Objectif Gard : Le Parc national des Cévennes consacre le dossier de son magazine à la présence du loup, était-ce pour remettre la science au coeur du débat ?
Rémy Chevennement : Non, pas forcément. Mais puisque le loup est revenu il y a un certain temps et que la population est en augmentation sur le territoire national, dans le Massif central et sur le territoire du Parc, on est de plus en plus interrogé sur le sujet. Il nous semblait important de remettre un peu de l'information à niveau, pour tout le monde, pour expliquer un peu la situation autant d'un point de vue politique que sur les actions menées. C'est un sujet de société, on ne le met pas sous le tapis au niveau du Parc parce que, de toute façon, ça interroge beaucoup et ça fait parler sur le territoire. On permet à chacun de pouvoir s'exprimer et d'écouter les avis des uns et des autres sur le sujet.
Dans le dossier, vous faites remonter l'intensification de la lutte contre le loup au 18e siècle. Qu'est-ce qui se produit de particulier à l'époque pour expliquer cette intensification ?
Il y avait, à l'époque, plus d'élevages, et des histoires particulières, comme la Bête du Gévaudan. Ceci a amené, au final, à ce choix de durcir la lutte. Je ne sais pas si, au départ, il y avait un objectif affiché de faire disparaître le loup, je n'en suis pas sûr. En tout cas, petit à petit, ça a conduit à cela.
On parle du retour du loup dans le Mercantour, en 1992, et dans les Cévennes, en 2012. Qu'est-ce qui a pu favoriser sa venue ?
Si on observe l'évolution de la population des loups d'une manière générale, en Europe, le prédateur a suivi les proies. Or, on est sur un territoire forestier, à faible densité humaine, où il y a beaucoup de gibier (sangliers, cerfs, chevreuils, etc.). Comme tout le Massif central. Ça a mis un certains temps pour que le loup franchisse les barrières plus ou moins "naturelles" - le Rhône, les routes, les autoroutes. Il est resté cantonné, pendant 15-20 ans, dans l'arc alpin. Puis, les premiers disperseurs ont commencé à traverser. Et, aujourd'hui, le loup est à peu près présent sur l'ensemble du territoire national, installé ou pas.
"Il y aurait au moins trois meutes : une sur le mont Lozère, une sur l'Aigoual et une sur le causse de Sauveterre depuis cet été"
À combien évalue-t-on le nombre de meutes sur le territoire du Parc ?
A priori, en tout cas en l'état des connaissances, il y aurait au moins trois meutes : une sur le mont Lozère, une sur l'Aigoual et une sur le causse de Sauveterre depuis cet été. A priori, aussi, en Lozère, il y en aurait une quatrième sur la Margeride. On parle de meute à partir du moment où on compte soit trois individus ensemble, soit qu'on a eu connaissance qu'il y a bien eu une reproduction. Ce chiffre, c'est ce dont on est sûr parce qu'on a eu des preuves avec des pièges photo ou avec des témoignages qui ont montré qu'il n'y avait pas de doute possible. Est-ce qu'il y en a plus ? Peut-être, parce qu'il y a des passages sur d'autres endroits comme les vallées cévenoles, alors qu'il n'y a pas de meute connue mais des attaques confirmées, des observations de loups via des pièges photo et des témoignages. Mais effectivement, le loup est présent sur tout le territoire du Parc.
Si on connaît les conséquences dramatiques pour les éleveurs, existe-t-il des avantages à la présence du loup ?
Quand on parle du retour d'un prédateur, on pense en premier lieu aux conséquences pour l'élevage. Et c'est bien logique, parce que les conséquences sont dramatiques, surtout dans un contexte où le prédateur n'était plus là et, tout à coup, il arrive. Donc, forcément, ça impacte les pratiques et les façons de travailler. Et ça bouleverse. Des travaux scientifiques existent sur les conséquences du retour du loup, avec un fonctionnement écologique plus naturel, un équilibre entre proie et prédateur - pour rester uniquement sur le volet faune sauvage - une modification du comportement des proies ou la limitation des populations de gibier.
"Avec des exploitations de mieux en mieux protégées, les conséquences diminuent"
De l'extérieur, on a le sentiment que l'Italie s'en sort mieux que nous dans la gestion du loup. Est-ce parce qu'ils ne l'ont jamais totalement vu disparaître ? Y a-t-il une différence dans la gestion ?
Effectivement, on compare souvent la situation par rapport à ce qui se passe en Italie, ou en Espagne d'ailleurs. Ce sont deux pays où le loup n'a jamais complètement disparu. Est-ce que ça se passe bien ? Je ne suis pas sûr. Est-ce que ça se passe mieux ? Peut-être, mais ce n'est pas simple non plus. Le système est complètement différent : les dégâts ne sont pas déclarés parce qu'il n'y a pas d'indemnisation des dégâts. En Italie, il existe un principe différent qui fait que les éleveurs qui sont dans une zone de prédation bénéficient de ce qu'on pourrait appeler une indemnité compensatoire, forfaitaire, qui n'est pas liée aux dégâts. Il y a aussi des tirs, du braconnage, des attaques et des dégâts... Et aussi des gens qui en ont assez. Mais on a surtout une population qui a conservé l'habitude de travailler ou de vivre avec des prédateurs. Autrement dit, ça fait un peu partie de la vie du territoire. Donc, effectivement, il n'y a pas eu cette réaction face à quelque chose qui arrive et déstabilise le fonctionnement. Mais, pour autant, si vous discutez avec des éleveurs italiens et espagnols de ces zones, je pense que certains considèrent que cette présence reste problématique.
On incite les éleveurs à créer des enclos, prendre des chiens de surveillance, etc. Des solutions qui ne sont pas, non plus, la panacée et peuvent provoquer des conflits d'usages. La recherche continue-t-elle sur la meilleure façon de protéger les troupeaux ?
C'est, effectivement, tout un pan du plan national loup et activités d'élevage, qui cherche à améliorer la coexistence. Le triptyque présence humaine - avec le gardiennage - rentrée des troupeaux la nuit, et présence de chiens de protection, a démontré son efficacité. Même si ça ne l'est pas à 100%. Il peut y avoir des attaques, mais les conséquences sont très diminuées. Depuis 7-8 ans, on recense le même nombre de constats et de victimes, sur la France entière. Pour autant, le nombre de loups pendant cette période a peut-être été multiplié par trois ou quatre. Ce qui montre bien qu'avec des exploitations de mieux en mieux protégées, les conséquences diminuent. Néanmoins, il y a encore des pertes trop importantes. Mais dans les zones historiques - si on prend tout l'arc alpin - le nombre d'attaques a diminué et le nombre de victimes aussi. Il y a de plus en plus de bergers, des chiens mieux dressés et plus efficaces, des abris nocturnes... Par contre, ailleurs, dans les zones où les éleveurs ne sont pas encore protégés et où le loup arrive, le nombre d'attaques explose. Les parcs nationaux restent des terrains d'expérimentation pour continuer de mettre au point des systèmes de protection, de défense ou d'effarouchement.
Pour le Parc national des Cévennes, quelle est la priorité ? Faire appliquer le plan national d'actions sur le loup, ou bien assurer la pérennité de l'élevage ? Ou essayer de tenir les deux lignes simultanément ?
Nous, là-dessus, on est très clairs : notre priorité, c'est d'accompagner et de préserver le pastoralisme sur le territoire. Mais on est aussi un établissement public et on ne peut le faire que dans le cadre réglementaire autorisé. Notre rôle, c'est d'accompagner l'élevage dans ce qui est pratiquement possible et en utilisant ce qui est réglementairement possible. C'est pour cela que le conseil d'administration du Parc s'est toujours exprimé en soutien de l'élevage. Si les éleveurs demandent le droit de défendre leur troupeau, on donnera toujours un avis favorable. Mais, effectivement, dans le cadre réglementaire du plan national. On le dit régulièrement : toutes ces beautés, ces paysages, etc., sont les conséquences de la présence humaine et de l'activité pastorale. Ce qu'on veut, c'est essayer de préserver cette activité pastorale. Avec le retour du loup, le pastoralisme est tenté d'évoluer : on aura peut-être moins de moutons, les éleveurs auront peut-être tendance à rentrer leurs brebis en bâtiment poiur éviter qu'elles se fassent attaquer. Et tout ça, ce n'est pas bon pour les paysages, pour la biodiversité, pour la culture du territoire, etc., c'est-à-dire tout ce que le Parc souhaite préserver.