Malgré les allers-retours à Bercy, les délégués syndicaux ne parviennent pas à obtenir des réponses claires et précises, contraints de se contenter de bruits de couloir. "Il semblerait qu'il y ait des avancées. Mais de quel ordre ? Sont-elles à la hauteur pour sauver nos usines ? Nous n'en savons rien", souffle Frédéric Sanchez de la CFDT. Ces nouvelles turbulences interviennent cinq ans seulement après un plan social marqué par la suppression d’une vingtaine d’emplois, l'une des conditions imposées par le groupe canadien Paper Excellence, alors unique repreneur de Fibre Excellence Provence placée en redressement judiciaire.
Depuis plusieurs mois, les usines de pâte à papier de Tarascon, implantée depuis 1951, et de Saint-Gaudens (Haute-Garonne), ouverte en 1959, sont confrontées à une succession de difficultés qui s’enchaînent les unes après les autres, à la manière d’un effet domino. D'abord, la forte hausse du prix du bois soit 50% en trois ans et une concurrence déloyale sur le rachat de l’énergie. Dans un courrier adressé le 29 janvier au Premier ministre, Sébastien Lecornu, la présidente de la région Occitanie, rappelle la "dérogation accordée à la centrale biomasse de Gardanne, exploitée par GazelEnergie - producteur et fournisseur d'électricité et de gaz, NDLR - filiale du groupe EPH détenu par le milliardaire tchèque, Daniel Kretinsky".
"À la suite d'une adaptation législative, poursuit Carole Delga, cette entreprise a pu conclure un avenant contractuel lui permettant de bénéficer d'une garantie d'achat de l'électricité fortement revalorisée, à hauteur de 250 € par megawattheure, représentant un soutien public estimé à près de 800 M€ sur huit ans [...] Cette distorsion de concurrence exerce une pression accrue sur l'ensemble de la filière bois-énergie." Et la même de solliciter, se faisant l'écho des organisations syndicales, une "ouverture immédiate des négociations entre l'État, EDF et Fibre Excellence". Dotée d'une turbine à électricité verte BioWatt, le site tarasconnais revend sa production en moyenne 105€ le MWh, par exemple. Les représentants du personnel, lesquels dénoncent par ailleurs "un manque de contrôle de l'État" sur la nature des bois utilisés par GazelEnergie ; plaident pour une revalorisation du prix de l’électricité, que les financiers du groupe estiment au minimim à 180 € le MWh, en tenant compte du prix actuel du bois.
À cela s'ajoute une conjoncture défavorable marquée par un prix de la pâte à papier au plus bas et une parité euro-dollar très dégradée depuis l’arrivée de Donald Trump, qui fragilisent lourdement la situation des deux sites industriels du groupe Fibre Excellence. La perte financière est estimée à 30 millions d'euros. En fin d'année 2025, l'usine de Saint-Gaudens a été placée en activité partielle pendant cinq semaines, celle de Tarascon a dû arrêter sa production entre le 22 décembre et le 5 janvier, faute d’approvisionnement en bois. Et ce, paradoxalement, alors même que la production a atteint pour le site bucco-rhodannien un niveau record depuis 2015 : 234 000 tonnes de pâte à papier en 2025.
Une forte mobilisation à Saint-Gaudens. Et à Tarascon ?
Regroupés en intersyndicale (CGT, FO, CFDT), les délégués du personnel ont été reçu à Bercy le 7 janvier et le 22 janvier, avec le Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri) lequel discute avec la direction du groupe. "Sur le volet bois, on nous dit que des portes devraient s'ouvrir. Concernant le volet électricité, il semble que c'est plus difficile, et qu'il leur faut plus de temps", rapporte Moukhtar Kadadi de la CGT. Le prochain rendez-vous est fixé le 11 février. Et il est de la plus haute importance. "Le PDG nous a dit que s’il n’y a pas d’engagement, même oral, de l’État, c'est arrêt des jeux au 15 février à Tarascon et au 15 mars pour Saint-Gaudens, précise Frédéric Sanchez de la CFDT. Nous sommes suspendus à ce rendez-vous du 11 février." Ce qui représente près de 700 emplois directs menacés - dont 270 à Tarascon - 10 000 en comptant les emplois indirects.
Des milliers de personnes ont manifesté samedi à Saint-Gaudens pour s'opposer à la possible fermeture de l'usine. À Tarascon, les délégués syndicaux réfléchissent à des actions afin d'alerter la population, la sensibiliser sur la situation de l'entreprise et les conséquences, évoquant notamment les repercussions sur la vie économique du territoire, lors des arrêts techniques de l'usine par exemple, ainsi qu'une « possible hausse d’impôts si l’ACCM (Communauté d’agglomération Arles Crau Camargue Montagnette, NDLR) devait se priver de taxe de près d’un million d’euros ». Les salariés ont par ailleurs reçu le soutien du président de l’ACCM, Patrick de Carolis, et de son deuxième vice-président et maire de Tarascon, Lucien Limousin, ainsi que celui de Renaud Muselier, président de la Région Sud, de son homologue d'Occitanie, du député des Bouches-du-Rhône Emmanuel Taché etc. Dans la foulée de leur dernière réunion à Bercy, l’intersyndicale a également rencontré la sous-préfète d’Arles et les représentants de la Direction régionale de l’Économie, de l’Emploi, du Travail et des Solidarités (DREETS).
L'attente est quasi insoutenable. Certains salariés ont même pris les devants. "Des départs sont en cours, assure Florian Berthon de FO. La crainte, c'est qu'à moyen ou long terme, il n'y ait plus suffisamment de compétences pour pouvoir faire tourner l'usine. Sachant qu'il y a déjà un turn over relativement important depuis 2021, environ 10% de l'effectif par an."