Objectif Gard : Vous quittez la direction de la Clède le 31 juillet. Est-ce une raison propre à la Clède ? Ou est-ce pour des raisons personnelles ?
Nicolas Ferran : Non, il y a un temps pour tout. Quand je suis arrivé, un chantier m'a appelé sur la réorganisation interne, afin de remettre du sens politique dans l'association. Une phase a été posée puis, après, il y a des perspectives professionnelles autres. Je pense que le temps est venu d'avoir une autre direction générale, avec de gros chantiers d'investissement, et la poursuite du travail qu'on a posé sur la lampisterie (relire ici).
Il fallait stabiliser l'association ?
Autant que possible. Le secteur est quand même en grande difficulté. On n'est pas dans la priorité des politiques publiques nationales, que ce soit sur les demandeurs d'asile réfugiés que sur la grande exclusion en général. On voit que toutes les mailles des services publics se desserrent au fur et à mesure. In fine, ce sont les travailleurs sociaux, qui sont dans l'urgence sociale, qui gèrent toutes les problématiques avec les collègues des urgences psychiatriques et des urgences hospitalières. Les forces de l'ordre, aussi, sont appelées à droite à gauche, avec les moyens dont elles disposent. Ça devient extrêmement compliqué. Et il fallait, je pense, non pas se professionnaliser, parce qu'on était professionnels, mais avoir une organisation plus robuste. Que l'organisation ne tienne pas à une personne, mais qu'on ait des collectifs de travail un peu plus structurés. C'est ce qu'on a fait au niveau de l'équipe d'encadrement, au niveau des délégués du personnel, au niveau de la lampisterie, de la ressourcerie, ce qui nous permet d'avoir des espaces un peu différents aussi, de collaboration interne et externe. Et ça, ça a mis du temps. Ce sont des changements qui viennent questionner 30 ans de fonctionnement, sachant que le secteur se réforme complètement. On demande de tracer de plus en plus les choses. Et ça demande d'autres pratiques, qui ne se font pas du jour au lendemain.
"Une association sur trois va fermer dans les prochains mois"
On vous demande des pratiques qui se rapprochent de l'entreprise ?
Oui, je pense que ça se rapproche plus de ce qu'a connu le médico-social, type handicap, il y a 15 ans. Grosso modo, c'est ce qui est en train de se passer. La politique nous amène sur ce volet-là. Ce n'est pas bon ou mauvais en soi, mais il y a des questions qui interrogent profondément les pratiques professionnelles et la capacité à tracer, à surtracer, à écrire des procédures, des règlements qui peuvent sécuriser... On n'est pas toujours outillé pour répondre à cet empilement de normes, pour se protéger du risque zéro qui n'existe pas. Et ça, ça pose vraiment question. Comme la reconnaissance du travail social : on a des collègues qui sont de grands professionnels, militants du travail. Et, là encore, on est toujours sur la crête entre qu'est-ce que c'est qu'une association ? et qu'est-ce qui fait qu'une association n'est pas simplement opératrice d'une politique publique ? Où se situe la souveraineté de notre démarche associative qui va, du coup, colorer la pratique du travail social dans les services sans que nous soyons uniquement des prestataires de services, qui répondent oui ou non à chaque question ? C'est toute cette épaisseur-là qu'on essaie de tenir. Mais, comme beaucoup d'associations du secteur, de toute façon, la réaffectation des ressources publiques, la transformation du pilotage d'activité font qu'on a une association sur trois qui va fermer dans les prochains mois. C'est dramatique.
Pendant le temps où vous êtes resté directeur, avez-vous dû abandonner des services ?
Oui, à cause de décisions qui viennent de l'échelon national. Mais, ce ne sont pas les représentants des services de l'État sur les territoires qui appliquent ce qui est posé au niveau national... La fin de l'hébergement d'urgence de demandeurs d'asile était une décision nationale. Il fallait qu'en 3-4 mois, le service soit fermé. On avait une soixantaine de places, ça signifie des salariés qui sont en pause, des licenciements économiques. Ce sont des passages qui sont très traumatiques pour une association.
"On accueille 4 500 personnes, c'est 10 % de la population d'Alès"
Est-ce que d'autres secteurs que l'asile sont touchés ?
Pour l'instant, non. Mais je pense qu'on a senti le vent du boulet et que, la réalité, c'est que tout ce qui faisait les ressources, les subventions classiques sur le secteur, sont en train de se rétracter, voire, à terme, sans doute certaines seront supprimées. Les équipes sont très fragiles pour des structures comme les nôtres. Et l'inquiétude qu'on a, nous, c'est des deux côtés : pour le service rendu au public parce que, en 2025, on accueille 4 500 personnes. C'est 10 % de la population d'Alès. Ce sont des travailleurs pauvres, des personnes âgées, ceux qui ne s'en sortent plus sur la question d'accès aux droits, sur la dématérialisation. C'est complètement déconnant. Alors peut-être qu'il faut changer de braquet, on veut bien évoluer. Mais, en réalité, quels sont les moyens qui sont donnés ? On est sur toute cette ligne de crête-là, entre les priorités qu'on donne sur la lutte contre les exclusions et pour anticiper les mécanismes de précarité qui arrivent très vite, et les moyens donnés aux professionnels pour bosser le plus sûrement possible. Et là, on connaît un espèce d'effet ciseau, où tu as une explosion des poches de précarité ; et des acteurs associatifs, qui ont fait les politiques sociales depuis l'après-guerre en France, avec un modèle français très spécifique, et qu'on est en train d'épurer pour ne plus répondre aux besoins, et derrière, détricoter les corps intermédiaires associatifs qui ont fait les politiques sociales.
Avec votre expérience, quels services sociaux manqueraient à Alès ?
Tu poses des regards, tu vois des poches de précarité. Dans les rapports d'activité qu'on a sortis, des questions reviennent, qui sont assez consubstantielles avec ce que livrent les autres collègues sur les autres services publics : la question des urgences psychiatriques, où on reçoit de plus en plus de personnes qui ont des pathologies duelles, entre addictions et psychiatrie, et on n'est pas forcément formé pour accueillir ces personnes. La question du vieillissement de la population, question démographique nationale, et qui a un impact assez spécifique sur les publics précaires. Là, on se pose la question : on a un public vieillissant dans les établissements et on n'est pas cranté pour accompagner ce type de public-là. Il y a sans doute, aussi, des questions de moyens, d'évolution des pratiques professionnelles pour accompagner ces personnes-là. Mais je pense, aussi, peut-être à notre niveau associatif, d'ouvrir des partenariats un peu iconoclastes avec d'autres collègues dans d'autres secteurs. Chacun est dans son silo, dans son public, et on colle au découpage des politiques publiques. Donc, il y a peut-être quelque chose à inventer en croisant les regards. On parle, par exemple, avec des collègues sur le handicap, avec les salariés qui sortent des ESAT (établissement et service d'accompagnement par le travail) pour aller en milieu ordinaire sur du travail ; sur la question du vieillissement des publics, il y a sans doute des partenariats un peu innovants à voir avec les EHPAD, dans les services à domicile, etc. Le monde qu'on a connu il y a vingt ans, on le sait, il ne reviendra pas. Ce qu'on a apporté, en n'étant pas opérateurs, mais en étant aussi associatifs dans la démarche, c'est de continuer les poches de partenariats, de croiser des professionnels qui ne se parlaient pas forcément. C'est ce qu'on a sur la mise en place de la plateforme TESA, le "territoire emploi souveraineté alésienne". On est rentrés sur le chantier d'instruction avec la question de l'accès à l'emploi des publics précaires. On a fait pareil sur l'accès à l'emploi des publics réfugiés, pareil sur l'accès à la culture. Avec Olivier Lataste au Cratère, qui est un directeur très ouvert, on a ouvert un festival. Il y a sans doute aussi des questions à voir avec la protection de l'enfance, la prévention des sorties sèches, les jeunes accompagnés, etc. On sait que ce public-là, on le retrouve dans les CHRS (centre d'hébergement et de réinsertion sociale) 5 ou 10 ans après. Mais la Clède n'a pas vocation à ouvrir des bureaux ou des camps à droite et à gauche. C'est une association alésienne.
"On est aussi acteur économique du territoire"
Est-ce que vous avez l'impression, au niveau national, mais aussi local, qu'il y a une perte de sens, de la part des politiciens, sur ce que sont les politiques sociales, sur les services que cela représente et rend à la société ?
C'est toujours la question du coût et de l'investissement. Imaginons juste sur Alès : l'association Clède est l'association de lutte contre l'exclusion sur le bassin alésien, on reçoit 4 500 personnes chaque année. Si demain, il n'y a plus l'association Clède... Parce qu'on est aussi acteur économique du territoire : on redistribue sur les prestataires, on travaille avec les collègues d'Édipoles (maintenance et services informatiques, NDLR), avec Peugeot, les artisans locaux, etc. On fait vivre l'économie, on n'est pas là pour thésauriser. On a des professionnels qui vivent sur place, qui ont leur famille sur place aussi ; un conseil d'administration qui est là ; des bénévoles qui ont aussi une instance démocratique. Et puis, il y a les publics. Les modèles vers lesquels on s'oriente, c'est de n'avoir qu'un, deux, trois opérateurs nationaux. Ce n'est pas comme ça que ça peut se passer. Je pense qu'il y a un fondamental : la proximité sur les territoires. Sinon, on tombe dans la question très verticale : le national décide et puis ça va se dupliquer, tel quel, sur tous les territoires.
C'est une volonté d'imposer un système politique dans un système social, ou un système entrepreneurial dans un système social ?
Je pense qu'il y a une rétractation, une renationalisation de ces politiques. On le voit au niveau des dialogues de gestion, qu'on peut avoir au niveau local. On voit que l'essentiel se passe au niveau de la région et au niveau national. On voit bien que les fédérations dans lesquelles nous sommes impliqués sont en train de se mettre en ordre de marche pour se recentraliser et obtenir des rapports de force légitimes dans la défense des intérêts du secteur au niveau national. Or, les politiques publiques de demain ne vont pas se penser à Paris mais sur les territoires, sur la base d'expérimentations. On est en train de le perdre de vue. On constate aussi que la parole délétère se libère de plus en plus. On l'a vu sur les scrutins nationaux derniers. L'Autre devient plus une difficulté qu'un point de rencontre. Notre projet associatif, comme beaucoup d'autres sur le secteur et sur d'autres secteurs d'ailleurs, ce n'est pas Paris qui fait. Je pense que c'est vraiment un modèle de société qui est là.
"Il faut être très ouvert sur les partenariats et les coalitions qui n'existent pas forcément encore"
Vous parlez, à mots couverts, du Rassemblement national et de leurs alliés qui pourraient arriver au pouvoir. Mais ils y sont déjà dans certaines mairies et la priorité, pour un partie d'entre eux, a été de casser les subventions à la culture et aux associations. Est-ce que cela vous inquiète, à terme, pour Alès ?
C'est une vraie inquiétude. Lors du dernier scrutin, on s'est rapproché de la ligne... C'est la réalité. On a des collègues, dans le Nord, où des collectivités locales sont aux mains du RN maintenant. On sait ce qui se passe derrière en termes de priorisation. Ce sont des choix politiques, les citoyens votent. Mais on sait les implications qu'il y a derrière. Et on est sur des visions diamétralement opposées de la conception de ce que peut être la cohésion sociale et la solidarité en France. La présidente, Martine Arena, a posé le sujet lors de notre assemblée générale : le temps des grandes coalitions est arrivé. Il faut qu'on retrouve un discours de confiance avec les financeurs. Un discours de confiance et une mise à l'agenda, aussi, des responsables politiques qui ne sont pas encore en poste et qui comprennent l'enjeu de défense du modèle associatif sur les territoires.
Est-ce que, sur Alès, le soutien des institutions a été constant ?
Oui, sur nos financeurs principaux : État, ARS, cohésion sociale, Europe, Départements. On a aussi ouvert un dialogue en bonne entente avec les collectivités locales. On a des projets. On n'a pas eu de difficultés particulières pour se parler, c'est déjà énorme par rapport à d'autres territoires. Mais il faut toujours convaincre - c'est notre bâton pelerin - qu'on n'est pas à part ; que les gens qui sont là, ils sont là. On a tout intérêt à travailler ensemble, à faire dialoguer les gens plutôt que chacun se recroqueville dans son pré carré.
Vous quittez la Clède, mais vous restez dans le social ?
Je reste dans le secteur. Je reste profondément attaché à ces questions de solidarité. Je suis toujours adhérent, en tant que bénévole, de la fédération du secteur de la solidarité.
Vous avez hésité à quitter la Clède ?
Oui, j'ai eu le temps de me demander : "Est-ce que c'est le moment ? Est-ce que je ne pars pas trop vite ?" Il y a eu une vraie réflexion, ce n'était pas sur un coup de tête. J'ai eu le temps d'en discuter avec mes proches et avec le conseil d'administration. Je pense que tout ce qu'on a posé, que tout ce qu'on a construit est suffisamment consolidé pour qu'on puisse accueillir notre énergie. Il y a des projets qui sont hyper enthousiasmants. Je pense au campus des solidarités. Ce n'est pas sans lien avec le projet de l'Agglo de penser une ville universitaire à taille humaine, d'en faire un modèle, et pas uniquement sur l'école d'ingénieurs de l'IMT Mines. L'IFME (Institut de formation aux métiers éducatifs) déploie des formations sur Alès, depuis un peu plus d'un an, qui marchent super bien. Ça veut dire qu'on a des jeunes qui se forment au travail social et qui sont potentiellement destinés à rester sur le bassin alésien pour travailler. Il y a l'université de Nîmes qui peut potentiellement déployer, à terme, des formations aussi. Il y a une question sur la recherche de la formation auprès des jeunes. Il y a peut-être, nous, acteurs de l'inclusion et du social, quelque chose à jouer dans cet écosystème-là. C'est ce que le Conseil d'administration est en train de positionner depuis 5-6 ans maintenant. Le laboratoire de la Lampisterie en fait partie ; le collectif 1901 est une autre pierre à l'édifice (relire ici). On a mis en synergie d'acteurs qui ne se parlaient pas forcément. On voit que ça porte. Il y a aussi une vraie question, pour nous, de s'ouvrir à la recherche en sciences sociales. On a accueilli, depuis deux ans maintenant, un doctorat en contrat CIF sur la question santé-précarité ; on a ouvert des partenariats avec l'école d'architecture et d'anthropologie de la Villette, et des collègues sont là depuis trois ans, sur Rochebelle, avec des étudiantes dans le travail ethnographique. On a répondu à des appels à projets Erasmus+ avec elles. Il y a des enjeux et il y a des acteurs de la recherche qui peuvent être vraiment des leviers là-dedans. Il faut être très ouvert sur les partenariats et les coalitions qui n'existent pas forcément encore. Je pense que c'est le creuset du développement de l'association.