La décision aurait pu faire consensus, entre personnes d'un certain âge dans les hameaux isolés, besoin des actifs de capter en journée et nécessité d'entrevoir l'installation de nouvelles populations, attachées au numérique. Mais depuis qu'Orange est missionné pour sortir Bonnevaux de la zone blanche, le village a vu croître un fossé entre les tenants de deux emplacements différents.
Le premier choix, réalisé en fonction des études d'Orange, se portait sur le lieu-dit de la Salière, garantissant la plus grande couverture possible aux différents hameaux du village - qui n'atteint pas les 130 habitants selon les statistiques de l'INSEE - grâce à une antenne de 30 mètres de haut. Un bail a même été signé avec Orange. Mais, sur place, une première opposition s'est montée contre une détérioration du paysage. L'arrivée de Georges Matichard comme maire, lui aussi inquiet du désagrément visuel de l'antenne, a rouvert le dossier. La mairie préfère une antenne de 24 mètres de haut au col du Péras.
Si bien qu'un collectif "Équité de couverture mobile Bonnevaux" s'est monté, pour en revenir au premier projet, qui dit être composé de 80 habitants du village. Et dont les membres préfèrent prendre la parole anonymement, en raison du niveau de tension qu'a apporté le débat. Parmi eux, des habitantes des hameaux des Thomazes et de la Pourière. "Ici, les lignes fixes fonctionnaient très mal. On a la fibre mais l'entretien est effectué par des sous-traitants, qui sont payés à la tâche et vont au plus rapide. Ils vont à l'armoire d'Aujac et débranchent une ligne pour en brancher une autre..."
Difficile, donc, de compter sur les appels mobiles passés via le Wi-Fi. Alors dans ces hameaux, quand Orange a posé le projet d'une antenne mobile à la Salière, le soutien a été total. "Mais des gens se sont réunis autour de la présence de l'antenne, poursuit un membre du collectif. D'abord pour la faune, ensuite pour le paysage, puis pour les ondes. Ils ont fait un recours au tribunal administratif, qu'ils ont perdu." Et le bail a naturellement été signé.
"Mais la nouvelle municipalité a recruté parmi les opposants de l'antenne, et a été élue avec très peu de voix." Si 83 votants se sont déplacés sur un corps électoral de 112 personnes, la liste de Georges Matichard n'a, en effet, obtenu que 46 votes, avec 19 bulletins blancs et 18 nuls. Un score qui trouve sans doute aussi sa source dans le changement de scrutin et l'impossibilité, désormais, dans les communes de moins de 1 000 habitants, de pouvoir rayer des noms sur une liste. "Ils ont été élus sur un programme de démocratie participative et ont décidé tout de suite de changer l'antenne d'emplacement."
"Ils ont été élus sur un programme de démocratie participative et ont décidé tout de suite de changer l'antenne d'emplacement"
La mairie a pourtant bien organisé des réunions publiques, dont la dernière, dimanche, a été très houleuse. Le collectif reconnaît aussi des "consultations" et "des écritures sur cahier" qui auraient donné, selon lui, une majorité au site de la Salière. "D'ailleurs, la maire sortante, Mme Boussac, avait fait une étude sur une implantation de l'antenne au col du Péras, mais elle ne couvrait pas toute la commune." En revanche, au Péras, le terrain a déjà été terrassé pour un hangar municipal qui n'a jamais vu le jour. L'électricité, qui permettrait d'alimenter l'antenne, passe à côté, et l'accès est autorisé aux 19 tonnes. "On est arrivés au moment où le projet n'avait pas fini d'être validé", explique le maire, Georges Matichard.
"On a contesté le projet sur la forme, poursuit Georges Matichard, qui voit tout de même d'un très bon œil la possibilité de couvrir la zone blanche. Par exemple, nous sommes en zone Natura 2000 et le défrichement nécessaire n'était même pas signalé dans la déclaration préalable de travaux." Le maire évoque aussi une noria de camions sur une route qui n'est pas faite pour les supporter ; des hélitreuillages nécessaires ; un gros rocher à casser ; des terrassements ; et une tranchée de 280 mètres à créer pour apporter l'électricité au site. Mais c'est le choix initial même d'Orange qui pouvait être soumis à contestation, selon le maire. "Orange fonctionne par POI, pour point d'intérêt. Ici, le point d'intérêt à couvrir était le hameau de Coulis."
Or, le hameau possède un statut un peu à part. Créé "par des hippies", comme le dit le collectif lui-même, le hameau se trouve au bout d'une piste d'1,5 kilomètre et ses habitants n'ont jamais voulu qu'elle soit goudronnée. "Ils vivent en autonomie énergétique. Certains ont vieilli, ont parfois plus de 80 ans, et vivent désormais en ville même s'ils y ont gardé un pied-à-terre. Ils n'en ont pas grand-chose à faire du progrès", explique Georges Matichard. Pour lui, le POI d'Orange "est tombé du ciel. La mairie a possibilité de le décaler. Mais Roseline (Boussac, la maire sortante, NDLR) n'a pas eu le temps de se retourner, et le bail a été signé par l'équipe projet." Qui en a, certes, le droit. Mais la mairie peut invalider son choix. Une possibilité que le maire actuel a apprise auprès de l'agence des Pyrénées, mais qu'Orange ou Totem, en charge de la construction de l'antenne, s'étaient bien gardés de dire à la maire sortante.
"Je défends le patrimoine paysager et on aurait eu trente mètres de pylône au milieu du paysage..."
Une fois évacué le POI de Coulis - et, par la même, la nécessité de raccorder le hameau au réseau, même si le collectif conteste ce choix - le nouveau POI a mis le village au centre du projet. "La Salière avait trop de défauts, défend Georges Matichard. Je défends le patrimoine paysager et on aurait eu trente mètres de pylône au milieu du paysage... C'est notre cadre de vie. On est une commune pauvre, on est petit, mais il y a quand même eu un programme d'enfouissement des câbles sur toute la commune. Et on y mettrait cette antenne ?"
"Et puis, les riverains se sont plaints, souligne encore Georges Matichard, dont une maraîchère qui est juste en dessous. On a donc réinterrogé la piste du col du Péras." Première surprise, il n'est pas nécessaire de monter l'antenne à 30 mètres, mais 24 mètres peuvent suffire. La commune voit aussi l'intérêt de ne pas avoir à faire sauter l'enrochement qui existe, en bord de route, sur le site de la Salière.
En réaction, un habitant des Thomazes, ancien ingénieur et soutien du site de la Salière, fournit "une étude altimétrique pour chaque hameau, en fonction de l'emplacement de l'antenne", explique le maire qui se réjouit de pouvoir continuer le dialogue avec lui, bien qu'il ne soit pas favorable à son choix. L'étude confirme que les hameaux des Alègres (où vit le maire actuel), de la Figère, de la Pourière, de Labadie et de Coulis seraient donc exclus de la couverture. "Mais on sait aussi qu'aux Alègres ou aux Thomazes, on s'en sort plus ou moins avec l'antenne de Malbosc."
Georges Matichard entend alors parler de "répéteurs" qui, à l'aide de deux antennes de type râteau, permettent d'étendre la couverture d'un relais mobile. La réponse d'Orange est implacable : la société n'en développe plus et ne veut plus en avoir à gérer. À cette occasion, Georges Matichard apprend, un peu amer, que "quand le POI est sorti, on pouvait en demander un deuxième. Et, donc, demander deux antennes à Orange."
La municipalité creuse tout de même cette idée de répéteur, en envisageant d'en poser un au-dessus des Thomazes, sur un poteau électrique, afin que les antennes soient alimentées. "Mais le poteau est sur un terrain privé, et le propriétaire est opposé à cela", défend le collectif. Si le maire confirme le terrain privé, l'accord est en bonne voie, selon lui. "Sur place, il y a une grande et une petite maison. La grande maison, ils ont validé la deuxième antenne sur leur terrain. Et le collectif est allé voir le propriétaire de la petite maison."
Qui a donné suite, avec trois lettres recommandées au préfet, à Enedis et à la mairie, pour s'offusquer de ne pas avoir été consulté. "Je l'ai appelé pour lui expliquer au téléphone, poursuit Georges Matichard. Il n'y a plus de souci. On a besoin d'une servitude de passage", servitude qui existe déjà avec Enedis pour la présence du poteau électrique... "Mais il y a encore la possibilité qu'il refuse", tempère Georges Matichard.
Je nage dans l'antenne depuis trois mois, se désole Georges Matichard, au mépris de toutes les autres choses."
Problème, soulevé par le collectif : le répéteur coûte 31 000 €, somme à laquelle s'ajoute une maintenance de 3 000 € par an. La veille de la réunion publique du 25 avril, le maire a ainsi appris que l'ANCT (agence nationale de la cohésion des territoires) ne délivrait aucune dotation sur les répéteurs... "Ce jour-là, la réunion ne s'est pas mal passée, souligne le maire. Il y avait 40 personnes, des préalables de communication non-violente, on a eu des pour et des contre mais, à la fin, le col du Péras était la meilleure solution, à condition d'avoir des garanties." Mais la mairie, à ce moment-là, n'en a plus. "J'ai réussi à négocier 1 500 € de loyer au lieu de 1 000 €." Soit la moitié du montant de la maintenance. La municipalité compte aussi solliciter État, Région et Département pour qu'ils lui viennent en aide sur le financement.
Il restera donc Coulis et Labadie à couvrir, si les répéteurs produisent leurs effets, résume Georges Matichard. "On doit faire des choix. Coulis, on évacue. Quant à Labadie, j'ai reçu Mme Boussac et lui ai expliqué le tout. Il aurait fallu un autre répéteur. On a convenu de voir, ensuite : si on peut les accompagner par d'autres solutions, on le fera."
Le 5 juin, le conseil municipal a "voté l'autorisation donnée au maire de signer le bail, poursuit Georges Matichard. Mais je comprends que c'est contestable, d'ailleurs tout le monde n'est pas d'accord en conseil municipal." Sur les sept conseillers municipaux et maire appelés à se prononcer, un a voté contre et deux se sont abstenus. "La veille, j'ai assuré une permanence toute la journée, entre 10h et 18h, pour désamorcer. Mais le conseil municipal a été terrible, avec des gens qui se répondaient en pleine séance, etc. On nous a reproché de ne pas avoir fait de communication, c'est monstrueux. Je nage dans l'antenne depuis trois mois, se désole Georges Matichard, au mépris de toutes les autres choses."
Quant au référendum réclamé par le collectif, Georges Matichard garde en mémoire le sondage tenté auprès de la population pour connaître sa qualité de réception, mais envoyé aux seuls membres de la liste électorale. "On s'est fait rentrer dedans parce qu'on aurait méprisé les résidents secondaires. Le référendum, il aurait fallu le faire très en amont. Et avec quelle question ? Pour la Salière, ou pas ? Puis, pour la Salière ou pour le Péras ? Mais, avant, il faut que les deux comparatifs soient renseignés ! Aujourd'hui, on a tous les éléments mais on est en dehors des clous pour des questions de délai !" Quand le collectif pense que "à bulletin secret, on aurait gagné".
Aujourd'hui, la commune a, donc, deux baux signés sur deux emplacements pour une seule antenne. "Le seul moyen, aujourd'hui, est de bloquer le projet par un recours juridique. Mais on ne voulait pas faire la guerre", explique une membre du collectif. "Le collectif peut travailler à détruire le projet, regrette Georges Matichard, mais la seule garantie, c'est qu'il y aura le téléphone à la fin de l'année, on peut compter sur Orange." Car depuis le début de son mandat, le maire de Bonnevaux a une nouvelle amie, une responsable d'Orange en charge de la résorption des zones blanches en lien avec les collectivités, qui n'oublie pas de l'appeler régulièrement pour connaître l'avancement du dossier. Et qui ne lâchera rien : "Si, au 1ᵉʳ janvier 2027, l'antenne ne clignote pas, Orange devra acquitter une amende de 400 000 €, relate Georges Matichard. Ils font tout pour accélérer."