Il est des auteurs qui, à 50 ans, n’ont pas de Rolex mais ont déjà livré le message qu’ils devaient apporter à leurs semblables. Les œuvres de jeunesse d’André Chamson en font partie et le Puits des miracles, même s’il arrive plus tardivement dans l’aventure littéraire du monsieur, est un modèle du genre.
Mais c’est un modèle qui a été oublié, qui s’est perdu, qu’on a perdu. Avec la conviction d'avoir écrit « le roman de la résistance intérieure », André Chamson dresse une féroce galerie de portraits des années noires.
« Le Puits des miracles est une histoire imaginaire, en même temps qu'un lambeau de l'histoire de notre temps. Je l'ai écrit dans le désespoir et dans l'espérance, dans la fureur et dans la tendresse, comme un acte de vengeance qui s'identifiait pour moi à la plus sereine justice. Redevenu soldat, j'ai pensé à lui bien des fois sur les routes bouleversées qui nous conduisaient en Alsace. Il me semblait que je tenais dans mes mains le fusil que le père de la Sisse y cache dans le trou d'un mur au milieu d'une nuit d'hiver, et je me suis abandonné à l'espoir d'avoir peut-être écrit le roman de la résistance intérieure, de la résistance de l'homme au fond de lui-même, pendant les deux premières années des temps du malheur », avouait l’auteur.
Récit intemporel et universel, sombre et cependant irréductiblement porteur d'espoir, Le Puits des miracles a été écrit en 1942-1943 mais ne sera publié qu'à la Libération selon la volonté de l'auteur.
Passée la sidération de la défaite, viennent le rationnement, les profiteurs de guerre, l'alliance d'une bourgeoisie aisée avec l'Église et les voyous, les dénonciations, les arrestations, les rafles et une morale dévoyée tandis que le désespoir de l'accoutumance mène, de concession en concession, à tolérer l'intolérable. On peut s'y faire, et même s'y épanouir. Ou résister, un mot qui sous-tend l'œuvre et la vie d'André Chamson, c'est-à-dire demeurer « disponible pour faire un homme ».
« « On ne tuera jamais le dernier homme », comme je l'écrivais à la fin de L'Année des vaincus, voici déjà des années, dans l'épouvante de ce qui nous menaçait et de ce que nous avons dû vivre. Balzac avait dit plus, dans une phrase fulgurante que je n'ai cessé de me répéter pendant ces quatre ans : « n'est pas détruit qui veut ». Car il existe une espérance au-delà de tous les désespoirs. À la fin de cette fantasmagorie, le héros de ce livre – qui souhaite s'identifier à chacun de ses lecteurs – se retrouve donc lui-même, toujours disponible pour faire un homme, encore sensible à l'amour, à la générosité et à la grandeur. Il va pour redevenir ce qu'il avait pensé pouvoir être », poursuivait l’auteur dans ses notes d’intention.
La voix d'André Chamson, une des grandes consciences du XXᵉ siècle, à la fois sentinelle et boussole, résonne singulièrement aujourd'hui. N’appartenant plus au catalogue de l'éditeur (Gallimard) depuis 1992, Yann Cruvellier et Alcide ont sauté sur l’occasion pour faire revivre ces lignes porteuses de sens et de vérités. Il n’y a qu’à lire l’auteur pour s’en persuader.
« J'ai fait ce livre au temps du malheur, dans la plus profonde solitude, pour conjurer les maléfices de la défaite. À quoi servirait-il de le résumer ? Il importe peu d'en faciliter l'analyse. Qui n'y retrouvera pas le ton d'une voix déjà entendue en lui-même n'y retrouvera rien. Ce n'est que l'histoire d'un homme enfermé dans un univers où tout se métamorphose lentement et devient sordide et misérable. Un cortège de monstres, défilé des figures de la famine et du mensonge, de la brutalité et du déshonneur, tente d'entraîner cet homme vers la déchéance. »
Une histoire actuelle ?
Aux éditions Alcide, Le Puits des miracles, 320 pages au format 12 x 17 cm au prix de 12 euros.