Il y eut la Retirada, à la suite d'une guerre civile espagnole qui vit la victoire du fascisme à la sauce Franco et la fuite des leaders républicains et combattants afin d'échapper à la répression. Parqués dans des camps des Pyrénées-Orientales et de l'Aude, sans ressource, certains réussirent à s'en échapper. Et puis, il y eut la Résistance française, celle dont De Gaulle vantait les mérites dans son fameux discours de la libération de Paris, glorifiée à l'extrême en vue de la reconstruction, jusqu'à occulter l'aide des armées alliées et, encore plus, celle des partisans étrangers.
L'histoire relate souvent la guerre civile espagnole comme un prémice de la guerre mondiale. Vue de chez nous, elle permet d'évoquer les rares Occidentaux qui firent le choix d'aller aider les Républicains dans une guerre sans merci où les massacres donnent un avant-goût de ce qui suivra dans le reste de l'Europe. Mais on évoque bien plus rarement le destin des républicains espagnols en France. Pourtant, tandis que De Gaulle exprime la joie d'un Paris "libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l'appui et le concours de la France toute entière !", c'est bien la colonne "Nueve", de la 2ᵉ division blindée du général Leclerc, qui fut la première à entrer dans Paris. L'origine du nom ne trompe pas : la colonne était composée d'Espagnols.
Ils furent plusieurs dizaines de milliers à grossir les rangs de la Résistance française, voire à la former du haut de leur expérience dans la guerre civile. La Picharlerie, en Lozère, en fut l'une des principales écoles. Parmi eux, la 3ᵉ division Gard-Lozère-Ardèche, dirigée par Cristino Garcia, est créée en juillet 1943, en recrutant parmi les bûcherons et mineurs. Le père de Joachim Garcia, actuel président de l'Amicale des guérilleros Gard-Lozère, Joaquin Arasanz dit Villacampa, est de ceux-là. S'il a échappé miraculeusement à la mort, il a connu 28 années de lutte, de 1936 à 1963.
Après trois ans de guerre d'Espagne, il passe la frontière le 5 février 1939. Joaquin Arasanz goûtera aux camps de concentration à Rivesaltes, Sète ou Bram, avant de parvenir à s'échapper, et de prendre la direction des Cévennes. Quand les Allemands décident d'occuper la zone libre, à la suite du débarquement allié en Afrique du Nord, le 11 novembre 1942, Joaquin Arasanz fait partie des 200 détenus du Groupement de travailleurs étrangers du camp des Garrigues, à Nîmes.
Il parvient à en fuir et "avec que des Espagnols, qu'ils soient réfugiés depuis longtemps ou pas, ils ont monté la 3ᵉ division Gard-Lozère-Ardèche, rembobine Joachim Garcia. Mon père était chef d'état-major de la 3ᵉ division."Celle-ci compte la 15ᵉ brigade en Lozère, forte de 150 hommes ; la 19ᵉ brigade en Ardèche, avec environ 200 hommes ; et la 21ᵉ brigade dans le Gard, avec 250 combattants.
"Il y avait aussi des Espagnols dans les maquis français, nuance Joachim Garcia. Mais les divisions restaient autonomes car il y avait une divergence stratégique entre Espagnols et Français : en France, on avait l'idée de gros maquis mais les Espagnols trouvaient cela dangereux. D'expérience, ils préféraient des petits groupes de guérilla, où chacun ne connaissait que le nom du chef."
Vingt-deux Résistants libérés de la prison centrale de Nîmes
La division enchaîne les faits d'armes, au Collet-de-Dèze notamment, ou dans la rivière à Mende. Avec son responsable, Cristino Garcia, Joaquin Arasanz s'illustre particulièrement lors de l'attaque de la prison centrale de Nîmes, située où se trouve l'actuel palais de justice et qui abrite des Résistants en attente de départ pour les camps de concentration allemands. "Il n'y avait que cinq Français dans le lot des assaillants", relate Joachim Garcia.
L'un des Espagnols, Pedro Vicente, parvient à louer un appartement avec son épouse, au 2 rue des Arènes. Un petit bout de femme de 18 ans qui répond cordialement et sans paniquer à la police française, quand elle débarque pour une visite de routine le lendemain du jour où toute l'équipe s'est concentrée dans l'appartement. Elle va même jusqu'à leur proposer un café, tandis que 14 résistants écoutent l'interrogatoire derrière une porte vitrée, prêts à bondir. Dans la nuit du 4 au 5 février, grâce à la complicité du gardien, vingt-deux Résistants parviennent à s'échapper, sans victime. Seul Cristino Garcia est blessé à la jambe.
La 21e brigade, dans le Gard donc, reste aussi la protagoniste d'une des principales batailles gardoises, à La Madeleine, sur la commune de Tornac. "Il faut se rendre compte de la disproportion des forces, souligne Joachim Garcia : 32 guérilléros et 8 Français parviennent à stopper une colonne, allemande de plus de 1 000 hommes !" Depuis le débarquement des alliés en Provence, le 15 août 1944, les Allemands stationnés dans le sud de la France tentent de rejoindre la vallée du Rhône pour enrayer leur progression. C'est le cas, entre autres, de la 11e panzer division basée à Toulouse.
Elle est attaquée à Saint-Pons-de-Thomières, à Saint-Hippolyte-du-Fort, par le maquis Aigoual-Cévennes, mais tente d'éviter le combat. Mais à La Madeleine, le rétrécissement du passage, entre la colline du château et le gardon d'Anduze, offre un terrain idéal pour les Résistants. Leurres et subterfuges font croire à une présence plus importante des partisans. Sous le feu, la colonne s'arrête et sort le drapeau blanc. Le temps de négociation permet de contacter les alliés et c'est finalement la Royal air force qui bombarde la colonne. Les Allemands compteront huit morts, "dont leur chef, qui s'est suicidé", 178 blessés et 500 prisonniers. Côté Espagnols, on dénombre un blessé léger. Un véritable miracle. Avec la libration du pays, une bonne part des Espagnols engagés poursuit la lutte au sein de la Légion étrangère, jusqu'à la victoire.
Mais une autre portion d'entre eux, dont fait partie Villacampa, revient au combat initial : puisque le nazisme et le fascisme italien sont évacués du continent européen, il faut aller finir le travail en Espagne. "En octobre 1944, 10 000 guérilléros se retrouvent dans les Pyrénées avec l'envie de renverser Franco", poursuit Joachim Garcia, dont le père n'a pas hésité. Les 3 000 qui rentrent en Espagne sont rapidement balayés par les 80 000 hommes de l'armée franquiste.
Mais, sous injonction du Parti communiste, la lutte durera en fait jusqu'en 1952, via de minuscules maquis d'un chef et trois ou quatre combattants. "Ils vont être fusillés les uns après les autres", reprend Anne-Marie Garcia, épouse de Joachim, elle-même fille de Résistants, et qui est la personne principale à avoir recueilli les souvenirs de Villacampa.
Cristino Garcia fait partie des fusillés, dès 1946. "Le seul qui n'a pas été tué, c'est Villacampa, mon père", sourit Joachim Garcia. Ce qui permet à son fils, né en 1946 dans l'Aude, en l'absence de son père, d'aller le voir à la prison de Burgos, chaque année au long du mois d'août, en bénéficiant de la solidarité d'habitants pour être logé. De 1947 - après son arrestation en janvier et quarante-cinq jours de coups et tortures - à 1963, Joaquin Arasanz reste incarcéré, sans être fusillé, alors qu'il a bien été condamné à mort. Une incompréhension à laquelle le fils pense avoir trouvé une part de l'explication.
"On savait que deux personnes l'avaient aidé. On a demandé l'ouverture des archives du tribunal de Saragosse, où il avait été condamné, et à notre grande surprise, cela nous a été accordé." Du jour de sa condamnation, Joachim Garcia constate que le nom de son père est souligné en rouge, couleur attribuée aux communistes, anarchistes et résistants qui doivent être passés par les armes. Puis, en avançant dans les registres, "on a vu que le nom commençait à être souligné en bleu-blanc-rouge". Villacampa est gracié et sa peine est commuée en trente ans et un jour de prison.
En remontant l'histoire de son père, Joachim Garcia comprend sa grâce à travers les amitiés de son père. "Pendant la guerre, mon père avait connu Vincent Auriol, devenu ensuite le premier président de la 4ᵉ République. Lorsque, en février 1946, Cristino Garcia est tué, la France ferme sa frontière avec l'Espagne pendant deux ans. Elle vient de rouvrir quand mon père doit être fusillé. Or, Franco est isolé en Europe et dans le monde." Il ne peut, donc, pas se payer le luxe d'une nouvelle brouille avec son plus gros voisin, d'autant plus si le Résistant peut se targuer d'une amitié avec le chef de l'État français…
Jusqu'en 1963, puis 1965 en résidence surveillée, Joaquin Arasanz reste un combattant. Que son fils vient voir régulièrement, seul en train. "Il est sorti quand j'avais 17 ans", se souvient Joachim Garcia, qui voit plus son père comme un ami qu'une figure d'autorité paternelle. "Quand on est venu s'installer à Nîmes avec mon épouse, en 1984, le téléphone n'arrêtait pas de sonner, sourit Joachim Garcia. Ils voulaient parler 'au chef'."
À 80 ans, Joachim Garcia fait aussi figure d'exception. "Il n'y a pas beaucoup de descendants, regrette-t-il. Souvent, les guérilleros étaient jeunes et n'avaient pas de famille quand ils sont partis combattre. Ou alors, des familles ne se sont pas reconstituées : les hommes avaient 25 ans, ils ont parfois refait leur vie." Joachim Garcia garde notamment le souvenir, en Espagne, d'une petite fille qui recevait régulièrement des cadeaux de son oncle exilé en France. Avant qu'elle n'apprenne que l'oncle était en réalité son père…
Depuis 25 ans, Joachim - avec son épouse Anne-Marie Garcia, qui a recueilli le témoignage du père et réalisé des œuvres des Résistants espagnols à la sanguine - reste président de l'Amicale des guérilléros Gard-Lozère. Ce samedi, néanmoins, il ne sera pas présent en raison d'un cœur qui lui demande du repos. Mais son discours, à prononcer devant le monument du souvenir, est prêt depuis plusieurs jours. Il y citera notamment Winston Churchill : "Un peuple qui oublie son passé est condamné à le revivre", tout en espérant que le contexte actuel ne soit pas une renaissance de la peste.