Alès-Cévennes
Publié il y a 13 jours - Mise à jour le 20.01.2023 - François Desmeures - 5 min  - vu 2672 fois

FAIT DU JOUR Un vieux projet de golf pourrait pomper 337 000 m3 par an dans la nappe de l'Hérault

En ce mois de janvier, le niveau de l'Hérault (ici à Pont-d'Hérault) reste préoccupant 

- (photo François Desmeures)

Alors que les producteurs d'oignons doux manifestaient fin août, au Vigan, parce qu'ils ne pouvaient plus arroser, le domaine de Lavagnac, à Montagnac dans l'Hérault, a réactivé une autorisation pour la construction d'un golf de 18 trous, autour de 400 villas et un complexe hôtelier, autorisation obtenue en 2011 malgré un avis (déjà) défavorable de la Commission locale de l'eau. S'il pouvait paraître anachronique à l'époque, le projet semble complètement fou aujourd'hui, alors que les institutions publiques mettent 100 millions d'euros pour économiser l'eau sur ce même bassin versant et que la DDTM du Gard explique aux agriculteurs qu'il vont devoir réduire leurs ponctions. 

En ce mois de janvier, le niveau de l'Hérault (ici à Pont-d'Hérault) reste préoccupant  • (photo François Desmeures)

Établissement public territorial de bassin (EPTC), commission locale de l'eau (CLE)... Conçues pour décider, après concertation, de la meilleure gestion d'une rivière ou d'un fleuve, ces instances sont inquiètes aujourd'hui alors que ré-émerge un projet d'aménagement touristique et résidentiel de luxe, comprenant un golf, qui pomperait plus de 337 000 m3 par an dans la nappe phréatique de l'Hérault. 

Au dos de l'étang de Thau, donc, sur la commune de Montagnac, le domaine de Lavagnac mène depuis plus de dix ans un projet luxueux de 400 villas et appartements, un complexe hôtelier dans un château, au sein d'un espace clos, avec vue sur un golf de 18 trous, comme l'explique le site de présentation du projet (1). Le golf a été autorisé en 2011 par la préfecture de l'Hérault, malgré un premier avis défavorable du syndicat mixte du moyen Hérault en 2010. Un même avis défavorable, à l'unanimité, a été reformulé en 2019 par la Commission locale de l'eau. Celle-ci a également édité une série de recommandations aux exploitants du site en vue d'une réduction de la consommation d'eau. L'autorisation court toujours, donc, alors que les données du projet paraissent totalement démesurées après l'année de sécheresse que le fleuve - et ceux qui en dépendent - viennent de traverser. "Officiellement, l'autorisation porte sur 337 455 m3, précise l'élu de la majorité viganaise, Éric Poujade, qui siège à la CLE, répartis entre 208 455 m3 pour le golf et 129 000 m3 pour les 400 unités d'habitat." L'eau serait pompée dans la nappe phréatique de l'Hérault entre le 1er décembre et le 1er juin. 

Éric Poujade, élu viganais qui représente la commune à la Commission locale de l'eau de l'Hérault • (photo François Desmeures)

Éric Poujade a formulé son désaccord lors de la CLE de la mi-décembre. Un désaccord partagé par ses collègues. Composée de trois collèges (2), la CLE du fleuve Hérault réunit les 166 communes concernées par le bassin versant, représentant près de 200 000 habitants. Le Vigan y figure car l'Arre, qui traverse la commune, est un des principaux affluents de l'Hérault avec la Vis. Pour l'élu viganais, comme pour la majorité de ses collègues, l'autorisation relève d'un autre temps en s'appuyant sur des droits d'eau, concédés au domaine de Lavagnac, en 1968. Autant dire une éternité en matière de réchauffement climatique.

"S'ils continuent dans l'erreur, ils vont avoir une ZAD"

Président de la CLE de l'Hérault, Philippe Doutremepuich a eu l'occasion d'évoquer le sujet avec le préfet de l'Hérault et le sous-préfet de Lodève le 12 janvier. "Ils ont en face d'eux la CLE, pose celui qui est aussi maire du Causse-de-la-Selle. Mais s'ils continuent dans l'erreur, ils vont avoir une ZAD (zone à défendre, NDLR). À l'époque, le SAGE (schéma d'aménagement et de gestion de l'eau) n'était pas totalement approuvé par l'Agence de l'eau. Donc, on n'avait pas force de loi." Quand l'article 1 de la loi sur l'eau stipule que celle-ci fait partie du patrimoine commun de la nation.

Affluent de l'Hérault, l'Arre, qui taverse le Vigan, est elle aussi au plus bas • (photo François Desmeures)

"Dans ce dossier, on assiste à une multiplication d'aberrations", poursuit Éric Poujade. Et, surtout, à des contradictions à tout-va. En 2018, le Plan de gestion de la ressource en eau soulignait un déficit hydrique de 940 000 m3 sur le bassin de l'Hérault. À la suite de ce constat, "l'association syndicale autorisée (ASA) du canal de Gignac s'est engagée à réaliser des travaux pour réaliser des économies d'eau de 50 %. Les collectivités ont mis en place un de travaux pour économiser environ 700 000 m3." Le projet du domaine de Lavagnac prendrait pratiquement la moitié de ces économies, épargnées à force de financement public, dans un contrat de rivière (avec l'appui de l'État, de la Région et du Département) qui prévoyait une enveloppe de 10 millions d'euros pour quatre cents opérations visant à réduire les pesticides ou... à économiser l'eau. 

Les projets immobiliers de plusieurs communes bloquées par manque d'eau

Alors que les mairies successives de Montagnac approuveraient le projet (3), sous prétexte de création d'emplois induites par l'arrivée de gens aisés, Philippe Doutremepuich remet en cause le modèle. "Je distingue le golf des maisons, car livrer de l'eau aux maisons, ce n'est pas la même chose. Mais y aura-t-il des maisons de luxe s'il n'y a pas de golf ?" D'autant qu'au lieu de participer au développement du territoire, attendue par la mairie de Montagnac, la menace que fait peser le golf sur la ressource en eau participe du blocage des projets. "On ne peut pas interdire au maire de Viols-le-Fort de faire un lotissement de dix maisons et, pendant ce temps-là, arroser un golf !", s'insurge Philippe Doutremepuich. D'autres projets immobiliers seraient aussi bloqués, faute de ressource d'eau suffisante, à Montarnaud et Pézenas, quand la commune d'Aniane a déjà été ravitaillée en eau potable par des citernes. 

La solution de stockage de l'eau dans des bassines laisse aussi grandement perplexes les élus de la CLE. Le 1er juin, où pourrait s'arrêter l'éventuel pompage dans la nappe, il y a bien longtemps que, dans nos régions, les nappes ne se remplissent plus. Et puis, 337 000 m3, c'est un stockage de moitié inférieur à celui qui a déclenché une opposition violente à Sainte-Soline. Éric Poujade fait un calcul rapide : "Pour 720 000 m3, il fallait dix hectares de bassines à Sainte-Soline. Ici, c'est près de la moitié. Ce qui voudrait dire près de 5 hectares de bassines sur le domaine..." 

Pas de convention signée avec BRL...

Un autre secteur économique parle de bassines, mais remplies par les eaux de pluie, sur les pentes de l'Aigoual. Il s'agit des producteurs d'oignons doux qui manifestaient fin août devant la sous-préfecture du Vigan. En cause, notamment, des différences d'appréciation entre la direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) du Gard et celle de l'Hérault (4) : fin août, il était possible d'arroser de nuit à Ganges quand c'était interdit dans le Pays viganais ! "C'est une aberration, fait valoir Richard Fesquet, producteur d'oignons doux des Cévennes à Sumène, et représentant de la Chambre d'agriculture du Gard à la CLE de l'Hérault. Le golf n'a plus de logique, d'autant qu'il est clair que la réglementation sur l'eau ne va pas s'assouplir." Pendant ce temps, à la chambre d'agriculture du Gard, le projet d'arrêté-cadre pour l'arrosage, proposé par la DDTM du Gard, a reçu un premier avis négatif. Un projet que Gaël Martin, président de l'appellation Oignons doux des Cévennes, traduisait ainsi à Objectif Gard début janvier (relire ici) : "La DDTM veut renforcer le seuil du débit d'étiage et qu'on baisse nos prélèvements de 30 %. En gros, ça correspondrait à arroser 60% de moins. On est morts si c'est ça."

Anachronisme, aberration, contradictions, hors-sol... Philosophiquement, le projet du golf de Montagnac est enterré par pratiquement tous les acteurs. Un jugement moral qui n'a pas force de loi. Mais, finalement, c'est peut-être le volet pratique des choses qui pourrait faire capoter naturellement l'opération, ce qu'espère Philippe Doutremepuich : "Le noeud de l'affaire, c'est la capacité du Bas-Rhône à livrer de l'eau. Or, il n'existe pas de convention entre le Bas-Rhône et le golf, ils n'ont rien signé." Et BRL, lors de la CLE de la mi-décembre,  "a tiqué, relate Éric Poujade : ils ont dit qu'ils ne pouvaient pas accepter des volumes de prélèvement en plus - ils n'ont que des stations de pompage locales ici - qu'ils sont au max". Au milieu de volontés politiques dépassées ou d'autorisations sur lesquelles il est difficile de revenir, c'est bien le niveau d'eau lui-même, et son exploitant, qui pourraient mettre un coup d'arrêt au projet.

(1) https://domainelavagnac.com/fr/

(2) La Commision locale de l'eau (CLE) est surnommée le "parlement" de l'eau. Elle réunit trois collèges : élus, usagers de l'eau (agriculteurs, coopération viticole, canal de Gignac, etc.) et des associatifs. 

(3) Plusieurs demandes d'entretien ont été formulées par Objectif Gard auprès du maire de Montagnac, Yann Llopis. Celui-ci n'a pas donné suite. 

(4) Éric Poujade ajoutant même sur le sujet, assez étonné, que mi-décembre, devant la CLE, la DDTM de l'Hérault avait l'air sûre d'elle pour valider une nouvelle fois le projet de golf et aurait été surprise de la réaction hostile des élus...

François Desmeures

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