Objectif Gard : Vous êtes maire sortant. Pas trop déçu d'être sans adversaire lors de cette élection municipale ?
Emmanuel Grieu : Non, pas déçu du tout. De 2020 à 2026, j'ai vraiment eu un super conseil municipal.
Et vous prenez l'absence de liste d'opposition comme une reconnaissance du succès de votre action ?
C'est comme ça que j'ai envie de le prendre, oui, comme un succès collectif de l'action municipale. On a tous été très présents sur le village. Mais j'appelle les gens - d'ailleurs, on l'a mis sur le tract - à venir voter. Même si avec le nouveau scrutin (*), ça peut décourager... Plus de gens viendront, plus cela va nous soutenir. On a toujours été attentifs à la "fréquence" de Mandagout, à écouter ce qu'il se passe. On est là pour écouter tout le monde, et c'est ce qu'on a fait avec les adjoints et conseillers municipaux. On a pris le temps de débattre de tout, je ne voulais pas qu'ils me disent 'Amen'. Mais on finit le mandat un peu à sec, au point qu'on s'est quand même posé la question, moi-même physiquement.
Et qu'est-ce qui fait retrouver de l'énergie pour repartir ?
Le fait de se sentir soutenu. C'est parce que je me sens soutenu que je repars. Et parce qu'il y a des projets, évidemment.
"On a une bonne situation financière, mais on ne va pas attendre qu'elle ne soit plus bonne"
Vous pensez à quoi ?
On a un gros projet qui représente notre esprit, ce qu'on veut créer, notamment du lien : celui de la maison en partage. Dans l'ancien hôtel sur place de l'Église. On l'avait racheté. On veut faire quelque chose de transversal. On a une population vieillissante, plus de la moitié des habitants a plus de 65 ans. Et on veut aussi maintenir l'école. Donc, on ne veut pas dédier les lieux à un seul public, on a aussi prévu deux appartements pour des familles. Avec une salle inter-associative en bas, et la salle commune, qui sera polyvalente. Un lieu ouvert sur le village en permanence, avec le nouveau dispositif du Département d'habitat inclusif. Ce n'est seulement la création d'une maison en partage, mais aussi son animation. C'est un financement du fonctionnement, par l'aide à la vie partagée.
Quand pourrait sortir ce projet ?
On l'espère pour 2028. On a l'architecte, on a déjà lancé les opérations de financement, la labellisation habitat inclusif. On cherche des sous... Les perspectives nationales et internationales ne sont pas rassurantes ; État, Département et Région, ce n'est pas joyeux... Je crains un peu cela. Je l'ai d'ailleurs annoncé en réunion publique aussi. On a une bonne situation financière, mais on ne va pas attendre qu'elle ne soit plus bonne. Donc, on va devoir travailler sur des recettes fiscales, sur des leviers qui sont à notre main. Pour pérenniser notre situation. Il faut être réaliste, bien au-delà de ce projet-là. L'instabilité politique impose de se poser ces questions. Nous, avec le conseil municipal et la secrétaire de mairie, on travaille dare-dare à l'équilibre financier de ce projet. Avec des scénarios pessimistes, de façon à ce qu'on n'handicape pas la commune pendant des siècles.
"Sur le terrain, l'étiquette, on s'en fout"
En tant que référent du mouvement Debout! dans le Gard, qu'attendez-vous de ces élections municipales ?
François Ruffin fait ce que je fais, c'est pour cela que je me suis engagé avec lui : on fait avec les gens. Si Debout! veut gagner en visibilité pour les municipales, cette philosophie doit gagner en visibilité. Et c'est ce qui m'importe. Sur le terrain, l'étiquette, on s'en fout. Même s'il y a des gens avec qui ça restera totalement incompatible : on ne peut pas parler avec des gens xénophobes et qui attisent les peurs et les haines. Mais sur le terrain, on travaille avec tout le londe. Et, surtout, écouter les gens, arrêter de croire qu'on est seuls à avoir raison contre tous, arrêter ce réseau de cooptation et de baronnies locales et faire en sorte de travailler tous ensemble pour retrouver le chemin de l'espoir. Je dis souvent aux gens que la réalité et le quotidien sont plus beaux que l'actualité. Si les gens se rendaient compte de ce qu'on est capable de faire ensemble... Plutôt que se dire qu'on est de la merde, monter les gens contre les autres, créer des rivalités...
Pour être plus visible, ne faudrait-il pas afficher vos couleurs sur les tracts et affiches de campagne, jusque dans les villages quand il y a un candidat ?
On peut le faire. À Bagnols-sur-Cèze, Jérôme Jackel a dit clairement qu'il était membre de Debout!. Moi-même, je suis clair avec cette étiquette-là. Vincent Bouget, à Nîmes, nous a officiellement affiché comme soutien. Peu à peu, on gagne en visibilité. Après, on sait bien qu'étant donnée l'hystérisation du débat politique en France, coller une étiquette veut dire être rapidement assimilé à ces "réseaux de politiciens" par certains électeurs. On a vu le sondage disant que 70% des électeurs ne voudraient pas que leur maire soit étiquetté... Je comprends que certains n'aient pas envie de l'afficher officielllement. Et puis, dans les petites communes comme les nôtres, il n'y a pas d'enjeu, on nous connaît en tant que personne avant de connaître l'étiquette politique. Dans les grandes villes, ce n'est pas le cas. Par contre, que chacun soit clair et franc avec son camp politique, c'est la moindre des honnêtetés à avoir avec ses concitoyens.
"Je souhaite que Sylvie Arnal reste maire du Vigan"
Debout! suit plutôt une stratégie d'union de la Gauche. Est-ce que l'union qui a présidé la communauté de communes du Pays viganais vous a satisfait ?
Oui, ça se passe très bien. J'ai des désaccords nationaux avec le centre gauche. Mais nous, ici, ça se passe très bien. Justement, politiquement parlant, ça a bien fonctionné. Mais à notre échelle, le Pays viganais, on peut aussi se dire que c'est avant tout grâce aux personnes.
Et vous craignez un changement de casting lors de ces élections municipales, qui pourrait rebattre les cartes ?
Oui. On s'entend tous bien, on a une vision partagée des choses sur l'accueil historique des Cévennes ; la façon de mettre la nature, la santé et l'éducation au coeur de nos projets ; toute la dynamique culturelle qui existe sur le territoire. On est partis du principe qu'il fallait regarder la population et les richesses du territoire pour faire un projet. Et pas aller chercher à l'extérieur quelque chose qui ne serait pas adapté. Et c'est ce qui a fonctionné. Donc, oui - on me pose la question de temps en temps - je souhaite que Sylvie Arnal reste maire du Vigan. Elle a construit son expérience, parce qu'il faut se rappeler qu'en 2020, elle a récupéré le mandat d'Éric (Doulcier, NDLR), qui avait malheureusement dû se retirer. Elle a pris cette lourde charge d'une ville sous-préfecture, avec une ambiance qui était assez spéciale... Avec un conseil municipal qu'elle n'avait pas elle-même construit. Et, grâce à sa personnalité, et le fait que, justement - on parlait d'étiquette - elle ne fait pas tricotage politique, elle ne participe pas à ces réseaux de baronnies, elle a permis d'apaiser les relations avec les petites communes et la communauté de communes, et de se focaliser sur des projets du quotidien, avec les gens. C'est quelque chose que j'apprécie chez Sylvie. On a eu un moment de calibrage au début du mandat, justement à cause de législatives politiques. Mais on a eu des explications très franches. Depuis, je vois à quel point sa personnalité favorise le calme dans le territoire. J'aimerais vraiment qu'on puisse prolonger avec Sylvie et poursuivre la dynamique qu'on a lancée.
"On est la Gauche la plus con du monde, c'est clair"
François Ruffin était à Lunel la semaine dernière alors qu'il s'est déclaré candidat à la primaire pour l'élection présidentielle. Est-ce que la primaire est le bon choix pour votre candidat, dans un paysage déjà saturé de candidatures ? Comment jugez-vous sa stratégie ?
Les primaires, c'est l'imperfection même. Mais, aujourd'hui, parce qu'on a 46 candidats à Gauche... Que voulez-vous faire de plus ? Participer au déclin total en se mettant sur le banc et en disant "Mon Dieu, qu'on est con, on a plein de candidats, on est mal"... On est la Gauche la plus con du monde, c'est clair. Mais il faut bien faire quelque chose. Ce qui a été lancé avec L'Après, Génération.s et Debout!, à Châteaudun (voir ici) en septembre - confirmé avec le groupe NFP 2027 pour cette primaire - il faut y croire. Sinon, on va à la défaite direct.
Mais que vous reste-t-il comme espace électoral entre un centre gauche PS/Glucksmann et la France insoumise et Mélenchon ?
Il existe Nous. Si une phrase devait résumer la démarche de François Ruffin, c'est celle qu'il avait dite à l'université des Insoumis en 2022. Il avait dit : "Nos idées sont devenues majoritaires, on n'a plus besoin d'être radical". Ça veut tout dire ! On ne peut pas retourner dans un PS Glucksmann, Cazeneuve, Delga. On en sort, ça a donné un Macron, un gloubiboulga qui ne veut rien dire. Ce n'est pas crédible. Et de l'autre côté, à LFI, ce n'est pas le programme le problème, c'est la stratégie. Ils ont tué le programme, qui était une vraie stratégie de barre à gauche. Parce que la FI a permis de revenir à gauche. Mais ils ont eu une stratégie de sabordage de navire. C'est une erreur énorme ! On a été plusieurs à dire que la stratégie n'allait pas. Donc, ce qui se construit autour de Debout! et de L'Après, je trouve ça très positif. À LFI, une fois que nos idées avaient une certaine majorité, il fallait rassembler. Et non pas mettre des sacs de sable et tirer à tout bout de champ sur ceux qui ne pensent pas comme nous. C'est stupide !
"Qu'est-ce qui nourrit la colère actuellement ? C'est l'injustice"
Mais dans l'hystérisation actuelle du débat, et la droitisation de l'électorat, l'espace n'est-il pas trop maigre pour vos idées ?
Je ne pense pas, justement. On est dans une hystérisation, une "binairisation", donc les gens ont besoin de se rassurer parce qu'ils sont dans la peur. Quand tu te rassures, tu prends des certtitudes, des règles d'autoritarisme, des facilités de discours. Nous, avec des idées plus "citoyennes", on explique les choses, tout en disant les choses comme elles sont. Si on veut parler aux gens, il faut d'abord les écouter. Et qu'est-ce qui nourrit la colère actuellement ? C'est l'injustice. Donc, parlons de rétablir la justice en permanence. On voit qu'il y a une crise démocratique. Pourquoi avoir peur des gens ? On a tous les outils pour remettre les citoyens au coeur de la démocratie aujourd'hui - l'éducation, le numérique, etc. C'est pour ça qu'on propose le référendum d'initiative populaire. Mais on veut aussi rétablir la justice. Comment comprendre que la taxe Zucman ait été retoquée, parce qu'il fallait protéger 300 familles ? Les retraités doivent faire des efforts, les chômeurs, les classes moyennes doivent faire des efforts... Et on leur demandait 2%...
(*) À partir de ces élections municipales 2026, il n'est plus possible de panacher les listes dans les villages de moins de 1 000 habitants, et donc de pouvoir barrer les noms qui ne conviennent pas à l'électeur (à ce propos, relire ici un article sur ce qu'en pensent une part des maires gardois de petits villages)