Publié il y a 1 h - Mise à jour le 11.04.2026 - Yannick Pons - 3 min  - vu 39 fois

CULTURE Dom Juan, l’insolence de la raison

FRANCE - THEATRE - DOM JUAN - TNP

Dom Juan de Molière

- @Juliette Parisot

À l’Opéra Grand Avignon, Macha Makeïeff propose une lecture visuelle et personnelle du Dom Juan de Molière. Porté par Xavier Gallais et Vincent Winterhalter, le spectacle explore la figure du libertin, son rapport à la raison et l'étonnante actualité du personnage.

Et soudain, le plateau bascule dans un burlesque irrésistible. Lorsque Dom Juan intervient hors scène afin de défendre un homme attaqué, qui se révèle être le frère d’une de ses victimes, Sganarelle reste seul face au public et reconstitue le combat d’épée par le mime.

Libertin

Jeudi 9 avril 2026, l’Opéra Grand Avignon accueillait Dom Juan, celui de Molière, mis en scène par Macha Makeïeff, porté par un duo remarquable, Xavier Gallais dans le rôle de Dom Juan et Vincent Winterhalter dans celui de Sganarelle pendant près de 2h30. Cette production propose une lecture visuelle et personnelle de l’œuvre, une réflexion sur le libertinage et un regard critique assumé sur le patriarcat.

En effet, si dans le texte de Molière, Dom Juan est surtout un séducteur libertin qui trompe les femmes par des promesses de mariage, la mise en scène de Macha Makeïeff propose d’en faire une figure révélatrice du système patriarcal de l’Ancien Régime, donnant à la pièce une résonance avec les débats contemporains. Mais...

Le libertin apparaît comme une figure sociale hors norme. La mise en scène déplace son univers vers le XVIIIᵉ siècle, rapprochant Dom Juan de l’imaginaire du marquis de Sade et donnant à la pièce une tonalité plus sensuelle. Une sensualité incarnée sur scène par deux superbes actrices, formées à la danse classique, qui se partagent plusieurs rôles.

 

Frères miroirs

Le spectacle repose sur le duo formé par Dom Juan et Sganarelle, présenté presque comme deux faces d’un même personnage. Xavier Gallais incarne un Dom Juan charismatique et inquiétant, perpétuellement en mouvement, passant d’un désir à l’autre. Face à lui, Vincent Winterhalter donne à Sganarelle une présence très physique et comique. Tour à tour inquiet, lâche, ridicule ou moraliste, il agit comme le miroir du libertin et souligne les contradictions de son maître. Mais pas trop non plus.

La modernité provocatrice de Dom Juan apparaît clairement dans un échange entre les deux hommes. Lorsque Sganarelle tente de le mettre en garde et lui rappelle qu’« il y a un Ciel qui punit les méchants » et que les libertins ne se peuvent pas se moquer impunément des lois divines, Dom Juan répond avec détachement : « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. » Par cette réplique, il oppose la certitude de la raison aux croyances religieuses de son époque et montre qu’il ne craint pas l’enfer promis aux libertins. Et pourtant, son destin sera tout de même scellé par le Commandeur.

Univers visuel signé

La mise en scène se caractérise par un univers visuel signé. L’action se déroule dans un espace clos, un salon-chambre où Dom Juan semble enfermé dans ses réflexions, même s'il semble cracher sur le dogme. Les personnages entrent et sortent de ce lieu tandis que lui reste dans son propre monde, qui présente un lit, comme déjà condamné. Macha Makeïeff multiplie également les procédés de mise en abyme.

Et soudain, le plateau bascule dans un burlesque irrésistible. Lorsque Dom Juan intervient hors scène afin de défendre un homme attaqué, qui se révèle être le frère d’une de ses victimes, Sganarelle reste seul face au public et reconstitue le combat d’épée par le mime. Il enchaîne les gestes, rejoue les attaques, les parades, les déplacements, jusqu’à ce que chaque moment de chorégraphie bascule vers des mouvements inattendus qui évoquent soudain des scènes de vie comme sauter à la corde, par exemple...

La salle rit de ce glissement absurde. Le même procédé fonctionne également lorsque, par exemple, il mime la réponse de la statue du Commandeur, rejouant la scène avec un sérieux outré qui renforce le décalage comique. « Deux et deux sont quatre », c’est la seule certitude à laquelle le héros de Molière accepte de croire. Trois siècles plus tard, on sait bien que la raison ne suffit pas.

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