Objectif Gard : Vous présentez 'En nous', un film particulier qui revient sur une aventure artistique d'il y a presque 20 ans, où vous avez appris à danser à partir de zéro. Que raconte pour vous ce film, qui sortira en salle le 3 juin prochain ?
Juliette Binoche : Déjà, si un film n'est pas particulier, il est mal barré (rires). Ce qui est important, c'est ce qu’il raconte pour ceux qui le voient. Mon idée, c'était d'inviter le spectateur à être dans notre situation. Je n’ai pas voulu faire de voix off explicative, car j'ai trouvé intéressant d’inviter les spectateurs à se poser des questions, comme nous, pour être dans les chaussures du créateur. Ils voient que, parfois on est ridicule, parfois on n'y arrive pas, parfois on est essoufflé, parfois on se pose des questions. On n'est pas toujours d'accord, mais on éclate de rire. On est dans une situation d'allers-retours intérieurs, de confrontation de mondes différents. Akram (Khan, son binôme de danse, NDLR) est musulman, né à Londres, dans une famille originaire du Bangladesh. Il a travaillé la danse, une forme artistique qui part de l’extérieur, alors que le cinéma part plutôt de l’intérieur. La confrontation de nos différences fait qu’on a voulu créer quelque chose de nouveau et sauter dans l'inconnu, devenir, lui comme moi, des débutants. C’était particulièrement difficile puisqu’on avait programmé dès le début 120 représentations partout dans le monde et qu'il fallait tenir pendant un an et demi. Et partir à l'aventure de cette façon-là, sans se connaître, sans avoir de sujet préétabli pour le spectacle et en étant débutant, c’était multiplier les difficultés. Ce film invite le spectateur à être dans la salle de répétition avec nous. On arrive finalement au spectacle, où on est dans un autre monde, opposé aux répétitions, autour d’une vraie transposition dans la forme artistique après le labeur et l’exigence. Mais aussi la découverte et la transformation du corps pour moi, et l’ouverture émotionnelle pour Akram.
Le film invite en effet à une identification personnelle, une réflexion sur l’amour et à la création. Est-ce pour cela que le film s’appelle ’En nous’, car il y a de cela en chacun de nous ?
En effet, mais aussi parce que le spectacle que l'on a créé s’appelait ‘In-I’ ('En moi' en anglais, NDLR). Beaucoup des premiers spectateurs sont galvanisés à la sortie du film. Ils prennent un coup de fouet et se disent : ‘Mais en fait, je pourrais le faire moi aussi’. Ils ont immédiatement envie de rentrer chez eux et de s'y mettre. Mais je ne les prends pas par la main, le film demande un petit effort de la part du spectateur. À l’inverse, il y a ceux qui ont l'habitude que tout soit mâché, que tout soit expliqué… C’est le sens d'observation que j'ai envie d'éveiller chez le spectateur. J'avais surtout envie de me mettre dans les chaussures du spectateur pour qu'il ressente ce que c'est de créer, donner l'envie d'être créateur, de faire quelque chose qu'il n'a jamais imaginé pouvoir faire. Ça peut être le cas avec n'importe quelle forme artistique : la musique, l’écriture, la danse, la cuisine même ! En tout cas, ce que tout le monde partage à la sortie du film, c’est une réflexion sur l'amour. Mais aussi sur le fait d'oser. On a tous une idée, une projection sur l'amour, sur la manière dont on l’imagine et le désire. Mais la réalité est différente, il faut savoir faire naître une autre façon d'approcher l'autre, d'approcher cette immensité qu’est le sentiment amoureux. De par la connaissance et l’expérience de qui nous sommes, on peut alors aller davantage vers l'autre. Et il y a une partie de nous-mêmes qui doit mourir pour pouvoir aimer l'autre. C’est ça qui est difficile : être humble, finalement. Ce passage-là n’est jamais facile parce qu'on meurt de ses illusions, on meurt de ses projections, de ce qu'on croyait, à travers les histoires, les contes, les films qu'on a pu voir. On doit trouver la porte d'entrée et de sortie à l'intérieur de soi. Il y a une transformation à vivre, qui passe certainement par une humilité et une petite mort, une partie de nous-mêmes doit se transformer et se perdre.
Cette leçon d’humilité, vous l’avez aussi reçue en apprenant la danse ?
Je savais que je ne pouvais pas être une vraie danseuse car il me manque toutes ces années d'expérience et d'apprentissage. Ce que je pouvais faire, à travers mon art, c'est être parfaite dans mon intention de mouvement, raconter quelque chose à travers mon corps. Pour cela, je pouvais partir d'un endroit que je connais : le jeu, ma propre vie et mes mémoires. À partir du moment où on est en relation avec une sensation intérieure, quelque chose de vrai peut naître.
Vous avez ressenti la même chose au cours de ce premier processus de réalisation ?
J’ai passé beaucoup de temps en montage derrière un ordinateur à regarder 200 heures de rushs, les sélectionner, les monter, revenir dessus, etc. Même si on est accompagné de son monteur, c’est un travail solitaire. C’est comme si j'étais à l’école. Mais ce que j'ai surtout appris, c'est à suivre son intuition, à faire confiance à ce qu'on ressent. Il faut savoir être influencé et avoir une certaine porosité, mais aussi se faire confiance.
L’idée du documentaire est venue de Robert Redford qui m'a dit à la fin d’une représentation : ‘Il faut absolument faire un film à partir de ce spectacle’. Il m’avait convaincu, mais je ne savais pas du tout comment faire, alors j'ai demandé les rushs à ma sœur, qui était venue filmer pendant nos répétitions. Je les ai gardés sous le coude et dans un coin de ma tête durant 15 ans. Deux producteurs sont venus vers moi il y a quelque temps avec l’envie de monter un projet avec moi, j’ai alors ressorti les cassettes. En fait, c'est plus venu du désir des autres, certainement parce que je n’osais pas, même si j'en ai toujours eu envie.
Le film 'En nous', 2 heures et 7 minutes, sera en salle dès le 3 juin 2026.