L'idée d'une exposition sur Samuel Bastide traîne au moins depuis 2018 dans les couloirs de Maison Rouge. Comment, en effet, éviter ce Saint-Jeannais de naissance, né en 1879, qui possède désormais un chemin à son nom dans son bourg natal et a colporté l'histoire huguenote, au milieu des contes et fables, dans tout le sud de la France et en Suisse ? "C'est une figure qui compte pour ceux qui sont nés avant le petit écran à la maison", présente Daniel Travier, à l'origine du musée Maison Rouge et co-commissaire de l'exposition Samuel Bastide, le fameux colporteur d'images, chez qui il eut la chance de suivre des conférences avant son décès, en 1962.
Car c'est en parallèle de l'expansion du cinéma que Samuel Bastide développe ses conférences imagées, sous forme de plaques de verres peintes, souvent avec sa femme, Victoria. Il signe d'ailleurs les plaques de leurs deux noms mêlés. "Il animait ses conférences par des projections lumineuses, traduit Daniel Travier. Dès le troisième tiers du 19e sicèle, il va utiliser une lanterne magique - qu'on appelle alors la 'lanterne de peur' - pour de la vulgarisation scientifique." Même chose dans les paroisses, "on met des images sur les enseignements religieux. C'est dans ce bain que Samuel Bastide va découvrir cet objet et se l'approprier."
"Une source lumineuse, une lentille et un tube optique pour projeter l'image sur un écran. Avec la lumière électrique, on va pouvoir mettre une distance par rapport à l'écran et accueillir plus de monde." Voilà pour le volet technique. Reste la partie artistique. Après avoir suivi son père parti à Annonay pour travailler, à la suite de la crise de la soie cévenole, Samuel Bastide est mis en apprentissage, à 11 ans, pour devenir graveur sur cuivre. C'est une première corde à l'arc qui lui servira plus tard.
Car entre-temps, le graveur se rêve pasteur et crée un atelier d'agrandissements photographiques pour financer son inscription à la faculté de théologie de Genève. Mais il ne va pas au bout du cursus et ne sera pas pasteur. "Il était vraiment tout petit, avec une voix particulière et pas doué pour la prédication", sourit Daniel Travier. Il revient à la photographie, et s'investit pleinement dans la lutte contre l'alcoolisme, qu'il soutiendra toute sa vie.
"En 1908, on lui demande de créer une animation pour les enfants. Il met en scène La Chèvre de monsieur Seguin d'Alphonse Daudet. C'est un succès immédiat." Et surtout la première série de plaques de verre peintes en projection lumineuse. Après avoir animé le Foyer du soldat dans l'Ain pendant la Première Guerre mondiale, puis fondé et animé des foyers civils, il devient finalement conférencier itinérant, en France, en 1926.
Avec sa nouvelle femme, dite Victoria, qu'il épouse en 1925, il parfait sa technique de plaques de verre peintes. Il dessine inlassablement des objets et leurs détails, pour gagner en inspiration. Sur la plaque, le cadre est dessiné à l'encre de Chine, il y pose une photographie, parfois complétée par des personnages dessinés à l'encre de Chine. Puis, les plaques sont peintes à la main. Avec une forte influence de l'Art nouveau dans les réalisations de Victoria et Samuel Bastide, et l'omniprésence de végétaux, d'animaux et d'insectes.
L'exposition présente deux montages, La Chèvre de monsieur Seguin et la série sur les Camisards, "qui s'inspire des éditions du 19ᵉ siècle. Elle est un peu, beaucoup dans l'hagiographie", sourit Daniel Travier. Toujours protestant convaincu, Samuel Bastide a même travaillé au musée du Désert entre 1948 et 1950, après avoir retrouvé sa maison natale de Saint-Jean en 1939. Les deux montages sont à voir dans des conditions similaires à l'époque, assis sur les bancs du temple de Saint-Jean, prêtés pour l'occasion, avec "la voix particulière de Samuel Bastide" dont des enregistrements ont été conservés.
En fin d'exposition, les thèmes qui ont jalonné les 2 500 plaques de verre animées par Samuel Bastide sont classifiés. L'anti-alcoolisme et les campagnes incitant à boire du jus de fruits sont très présents, fables et contes, qu'ils soient religieux ou non, et l'histoire du protestantisme, bien sûr. Il est possible au visiteur de créer, ensuite, sa propre plaque de verre à projeter, à l'aide de personnages et décors proposés en fin de visite. Et, ainsi, créer soi-même ce contraste entre des décors riches et très colorés, et des personnages noirs, toujours un peu clandestins…
À voir à Maison Rouge jusqu'au 2 mai 2027.