Objectif Gard : Est-ce que quelque chose est mis en place face à la canicule pour la réception des groupes touristiques ?
Caroline Lejeune : Officiellement, oui, dans certains offices du tourisme. Ils vont dire qu'ils aménagent les horaires par exemple. Mais, en vrai, non. On sait, déjà, que les trois quarts des visites ne proviennent pas des offices de tourisme mais de privés, des autocaristes ou des villages vacances, puisqu'on en a beaucoup dans notre région. Chez eux, par contre, il n'y a aucun aménagement. Ou bien des aménagements d'horaire, par exemple : au lieu de faire des visites à 14h, on va les faire à 17h. Mais en fait, à 17h, il fait toujours autant voire plus chaud, surtout dans les centres urbains où toute la chaleur a été emmagasinée au plus fort de la journée. Pour moi, ce sont de faux aménagements d'horaire. Il faudrait faire des visites à 21h.
Est-ce qu'il y a un début de compréhension du phénomène, c'est-à-dire qu'il fait beaucoup trop chaud à cette heure-ci, notamment pour certains groupes ?
Non, pas du tout. Par exemple, la semaine dernière, j'ai demandé à un office de tourisme si quelque chose avait été mis en place par rapport à la canicule qui s'annonçait, et on m'a répondu : "Toutes les visites sont maintenues, ne t'inquiète pas". Ça voulait bien dire qu'ils n'avaient pas compris ma question, en fait. Je pense aux groupes de personnes âgées, dans ce qu'on appelle une aile de saison, jusqu'au 1er juillet. En aile de saison, l'essentiel de notre clientèle, c'est du 3e, voire du 4e âge. Rien n'est fait spécifiquement pour ces groupes et c'est à nous, guide, de prévenir en amont sur le risque de chaleur. Enfin, quand on peut, parce que ce n'est pas forcément évident, on n'a pas toujours le contact avec le client au départ. On doit dire : "Attention, il va faire chaud, prenez votre chapeau, prenez votre bouteille d'eau, prenez un brumisateur, cette visite n'est pas obligatoire, ne vous mettez pas dans le rouge..." Ce qui est possible quand on a un groupe sur plusieurs jours. Mais quand on n'a des groupes que ponctuellement, pour une visite, ce n'est pas possible, en fait. Et l'organisation du jour fait que la visite doit forcément se passer en début d'après-midi. On dit qu'il n'y a pas d'aménagement d'horaire, mais je ne pense pas qu'il y ait de possibilités, en fait, techniquement, puisque ces groupes sont, en général, en village-vacances avec des horaires de vie collective, c'est-à-dire que les petits-déjeuners sont toujours servis entre 7h30 et 9h, le déjeuner entre 12h et 14h, et le dîner à partir de 19h, jusqu'à 21h maximum, parce qu'il y a des salariés.
Et des visites en matinée ?
Il y en a mais, en général, elles sont programmées à 10h. Une visite qui commence à 10h, elle finit à midi, 11h30 peut-être. Et à 10h, il fait déjà 30°... On peut avoir des visites, en juillet-août, qui sont programmées dès 8h30. Mais c'est possible sur de la volonté individuelle. Vous êtes une famille, et vous vous dites "allez, ce matin, on se lève de bonne heure, on se motive et on y va". L'été, on commence à le voir, des visiteurs individuels qui nous disent "je préfère être à la fraîche". En juillet-août, j'ai des visites à 8h et 9h. Elles ne sont pas totalement remplies mais j'ai un nombre suffisant pour assurer une rentabilité.
"Il n'y a pas du tout de réunion ou de concertation"
Il n'y a pas eu de réunion entre professionnels, éventuellement chapeautée par le comité régional du tourisme dans une région particulièrement soumise à la chaleur ? Pour éventuellement s'accorder sur des modalités avec les guides ?
Il n'y a pas du tout de réunion ou de concertation. Pas du tout. Parce qu'en fait, le dérèglement climatique, c'est une chose de le savoir. Mais les responsables sont dans un bureau climatisé. "Ah bah oui, il fait chaud". Mais en fait, techniquement, ce ne sont pas eux qui se prennent les gens qui sont énervés parce que la fatigue, ça énerve, parce que la chaleur, ça énerve. Ce n'est pas eux qui sont face à des gens qui font des malaises. Donc, le jour où un directeur verra ses parents faire un malaise, eh bien peut-être qu'il va y réfléchir. Techniquement, tant que les gens ne se sont pas impactés directement, ça reste à distance, en fait.
Avez-vous eu vent ou avez-vous constaté vous-mêmes que certains groupes ont annulé leur viste, cette année, en raison des chaleurs ?
Oui, j'ai eu un groupe qui a refusé de faire une visite guidée. La semaine dernière, j'ai eu une visite où seulement la moitié des gens se sont inscrits à ma visite de Béziers. Mais ça, c'est parce que je les avais toute la semaine. Donc, toute la semaine, je leur ai bien dit "attention, si vous préférez la piscine, la clim dans votre chambre, il n'y a pas de problème, ne vous mettez pas en difficulté". Et, effectivement, je n'ai eu que 28 personnes sur 53.
"Notre statut, en très grande majorité, c'est auto-entrepreneur"
Et les conséquences financières d'une annulation de dernière minute, pour qui sont-elles ?
Pour l'instant, la seule possibilité de se prémunir contre la chaleur, c'est de refuser la prestation. Ce qui veut dire qu'on va refuser de travailler l'après-midi. C'est, donc, refuser de travailler la moitié de notre temps de travail, ça veut dire qu'on divise notre chiffre d'affaires par deux pour celles et ceux qui ont le courage de le faire. Du coup, ça nous met en difficulté financière.
Sachant que vous êtes aussi en concurrence entre guides...
On est sur une région extrêmement concurrentielle. Et donc, bien sûr, quand moi, j'annule une visite en me disant "je me préserve, il fait trop chaud", j'en ai quatre qui se battent pour avoir cette visite. En termes de solidarité et de mise en commun, c'est quasiment impossible, en fait. Quand c'est pour un office, il assume ses responsabilités. Les visites sont payées, à partir du moment où vous êtes sur place. Ce que je veux, c'est sensibiliser le public. Parce que quand moi, je demande à annuler une visite parce qu'il fait 38 degrés - cela s'est passé l'année dernière - on m'a dit "non, ce n'est pas possible, Caroline, tu as 30 inscrits".
Donc, globalement, vous constatez une baisse de chiffre d'affaires du fait de la chaleur ?
Bah oui, forcément. Soit pour se protéger, soit parce qu'il y a des visites individuelles qui ne partent pas parce que les gens ne veulent pas s'inscrire, notamment en individuels, où il faut un minimum de participants. On l'aura cet été, c'est évident. Mais dans les petits offices du tourisme, en général, ils demandent quand on libre. Donc, c'est à nous de dire "Je suis libre tel jour. Par contre, à 9h la visite, et pas à 10h". Ou "à 20h, et pas à 17h". Il y a plus de marge de négociation quand dans les grands offices. En revanche, ça veut dire des horaires avec des journées coupées, avec des conditions... Si tu dois aller chercher des clés auprès d'une intermédiaire, ça veut dire que tu es obligé de te déplacer à 17h ou 18h pour aller récupérer tes clés. Et après, tu attends comme une idiote jusqu'à ta visite à 20h. Tu vas finir à 21h ou 22h, tu rentres chez toi, tu finis à 23h. Et, le lendemain matin, tu dois te lever à 6h du matin pour commencer ta visite à 8h. C'est le problème de tous les métiers en fractionné, en fait. Sauf que la plupart de ces métiers sont quand même salariés et donc encadrés. Alors que nous, pas du tout. Notre statut, en très grande majorité, c'est auto-entrepreneur. Les guides salariés sont généralement dans des sites, et donc, en intérieur climatisé.
Il n'y a donc aucune solution viable ?
Si, si, bien sûr. Pour moi, la solution, c'est d'étaler la saison touristique. On en parle de plus en plus. Le directeur de l'office d'Agde, par exemple, c'est son leitmotiv, faire du tourisme quatre saisons. Actuellement, on n'a pratiquement pas de groupe en hiver. Alors que les températures sont agréables, qu'on n'a quasiment pas de pluie en hiver, sauf cette année. Et les températures ne sont jamais catastrophiques, il n'y a pas de neige. En octobre, on peut encore faire des visites en tee-shirt ou se baigner. C'est beaucoup plus agréable de visiter. Il faut le faire comprendre aux groupes, aussi. C'est un travail de communication, de médiation et de médiatisation.