En 2007, pour les trente ans de l’alternative de Nimeño II, Simon Casas, directeur des arènes de Nîmes, avait voulu faire un clin d’œil aux matadors de toros français. Ils étaient six à défiler au paseo mais les toros étaient espagnols.
En 2026, les noms changent mais pas la nationalité des piétons. Les toros sont devenus français car ceux de Robert Margé ont, depuis, fait du chemin et prouver leur excellence. Du sang Domecq via Cebada Gago, Nuñez del Cuvillo et Santiago Domecq. Des valeurs sûres. En 2025, la ganaderia a fourni trois lots, neuf toros et un novillo qui ont laissé 12 oreilles sur le sable. Deux d’entre eux ont été primés d’une vuelta posthume.
Pour les piétons, cette corrida marquera le retour de Marc Serrano, Nîmois, après 15 ans d’absence et qui confirme l’alternative de Tibo Garcia, enfant de la ville, et Maxime Solera (né à Martigues). À leurs côtés, les Nîmois El Rafi, Solal et Adriano.
Comme pour la novillada sans picadors et parce que chaque maestro ne va toréer qu’un seul toro, la question de la sortie en triomphe a été mise sur la table par la nouvelle municipalité. Le choix est donc de permettre une sortie par la Porte des Consuls à partir de deux trophées.
Pour être tout à fait honnête, cette corrida faisait un peu peur. Peur pour les maestros auxquels nous sommes attachés, peur de leur autodestruction, peur de les voir en charpie devant des Margé toujours aussi impressionnants de justesse dans tous les tercios. Peur aussi, de manière globale, de savoir que la France a encore du chemin à faire. Bref, arrivé aux arènes, c’était l’espoir qui l’emportait avec tout-de-même un arrière-fond d’incertitudes multiples.
Quelle tromperie ! Quelle idiotie… Pourquoi ne pas avoir simplement cru en eux ? Pourquoi avoir douté ? Aucune idée. Mea-culpa, cette corrida, même sous une forme qui ne plaît pas franchement à votre serviteur, je la reverrai dix fois, cent fois sans m’en lasser. Merci aux Hommes d’être droit dans leurs bottes, merci aux maestros d’être ce qu’ils sont, merci au ganadero. Merci aux membres de l’orchestre Chicuelo II qui ont exécuté à la perfection des œuvres magiques rehaussant, sans aucun doute, l’émotion que l’on ressent lors d’une corrida. La France peut s’enorgueillir de ces bijoux qu’elle ne choie pas assez.
Venons-en aux faits. Tibo Garcia se présente chez lui-même s’il est venu toréer de novillero, il y a dix ans, ses arènes devaient lui manquer. En 2019 il a pris son doctorat à Saint-Gilles et a réalisé quelques courses d’intérêt depuis, notamment à Alès. Thibault Moreau coupera une belle oreille en démontrant qu’il était à la hauteur d’un Margé de classe supérieure mais qui demandait, évidemment, les papiers et qui a fait virevolter le piquero (le cheval saura lui aussi sublimer le moment, donc, merci aussi à la cavalerie Heyral !) et qui a transmis émotions et sensations. Tibo n’est pas spectateur de son combat, il ne passe pas à côté et enchaine les belles séries avec des passes profondes, notamment à gauche, et un sérieux qui doit être souligné pour celui qui ouvre les débats en de telles circonstances. Une oreille et la vuelta au toro, Titus, qui, comme le reste de ses congénères avaient pris l’apodo d’empereurs romains.
Une trajectoire totalement différente pour Maxime Solera. Sans apoderado, sa carrière est au ralenti mais il fait ce qu’il veut, ce qu’il peut et était à Vic hier. Il n’abandonne pas, s’accroche et demeure l’un des toreros les plus honnêtes et sincères du circuit. Avec six années d’alternative derrière lui, Maxime Solera torée cependant trop peu. Une corrida l’an passé. Maxime Solera ne coupera pas mais fera une belle vuelta devant un toro qui passait et repassait à gauche dans une belle charge mais c’est à droite qu’on l’aura le plus vu. Comme Tibo mais autant dire comme les six du jour, Maxime n’a pas failli et aura surpris de nombreux aficionados par sa technique et son aguante que l’on aura encaissé dès la sortie du toril par une porta gayola (le toro ne l’a pas vu) rattrapé par une réception à genoux près des planches. Brindis à Simon Casas, vuelta.
Premier en ancienneté, Marc Serrano a toréé à six reprises dans nos arènes et y a coupé une oreille. C’est ici qu’il est devenu matador de toros en 2000. À 48 ans, il connaît le métier, sa violence, sa grandeur. Marc Christol Garcia n’a pas raté ce retour tant attendu. On le sait, de cette course, il espérait beaucoup. Il peut y croire encore. Il aura montré des qualités, de la sagesse mais aussi de la fougue, preuve que sa passion est encore vive et que les braises ne demandent qu’une chose, qu’on leur souffle dessus. Les tendidos sont là, comme pour les autres, et lui montrent un certain attachement. Marc Serrano le ressent et se dépasse. Il file se mettre à genoux face au toril, reçoit son Margé et puis, sur sa main gauche, ira a mas et pour nous dévoiler une douceur suave fort agréable à regarder. Petit à petit, il s’abandonne, se croise plus et enchaine les belles propositions. Une épée, une oreille, un sourire, un merci.
Adriano n’a pas encore 30 ans. Il a pris son alternative à Istres il y a sept mais a déjà toréé trois corridas sur le sable nîmois en coupant cinq oreilles. Adrien Salenc en coupera deux de plus. On titillera un poil le palco sur l’attribution de la seconde et le manque d’un mouchoir bleu pour Domitien, un grand toro. Adriano l’accueille par de belles véroniques à l’estribo mais ratera le tercios des banderilles qu’il tenait à partager avec El Rafi et Solal. De retour dans le vrai, Adriano met de l’animation dans le début de son duel à la faena mais cette énergie s’éteint doucement malgré des pics d’intérêt. Une belle lame et donc deux oreilles fêtées avec le sourire car aujourd’hui comme vendredi matin, comme les toreros n’avaient qu’une chance pour s’exprimer, à partir de deux trophées, ils sortaient par la Porte des Consuls. Adriano sera l’un des deux.
Cinquième en piste, El Rafi ! Un Nîmois qui a pris son alternative en terre arlésienne en 2021 mais qui a déjà toréé six corridas à Nîmes en coupant sept oreilles. Il a ouvert à deux reprises cette belle Porte des Consuls et doit avoir envie de renouveler l’exploit. On l’a vu la semaine dernière à Alès s’envoyer deux toros importants et, deux ans après son dernier paseo nîmois, Raphaël Raucoule veut jouer le jeu de cette course spéciale. C’est lui qui accompagnera Adriano sous les arches donnant sur le boulevard des arènes où la foule devait attendre pour célébrer les maestros français. Avec Antonin, le toro qui a du sang nîmois comme l’empereur éponyme, il se liera dès le capote et jusqu’à la mort. Aux banderilles, il excelle, il embarque les étagères et leur montrera de nombreux détails dans la manière de construire une faena. Le Rafi a brindé son toro à l’aumônier des arènes, Jacques Teissier, avant de redevenir un novillero qui a le bagage d’un matador de toro. Deux oreilles pour lui et la vuelta pour avoir fait briller Antonin.
Dernier Nîmois en piste, Solal. À 26 ans, discret et fin torero, Solal Calmet revient, comme le Rafi, deux ans après son dernier passage ici. À Nîmes, l’aficion le soutient, car en deux corridas, il a coupé quatre oreilles et est sorti une fois par la Porte des Consuls. Solal est un torero d’émotions, il pose les banderilles mais il sait aussi être profond, très profond. Solal aura sans doute montré l’un des toreos les plus purs mais son toro transmet moins que les autres, le public a très chaud depuis plus de trois heures sous un soleil de plomb, pas facile de rester alors que la tête chauffe, que le corps brûle et que l’estomac réclame son dû. Mais Solal demeure un torero que l’on veut voir triompher. Son air enjoué, son désir de bien faire, ses vérités et sa culture. Solal mettra une épée de haute volée qui aurait pu lui octroyer un trophée à elle seule. Une oreille quand même et une course des plus intéressantes et rassurantes. Merci à vous tous, tous autant que vous êtes, vous avez fait honneur à votre rang, quel qu’il soit, honneur à votre ville, votre pays, votre passion.