C’est au cœur d’une actualité "riche, souvent tragique et parfois réjouissante" que le tribunal judiciaire d’Alès a tenu son audience solennelle de rentrée 2026, ce lundi 26 janvier. Avec déjà trois fusillades en autant de semaines en ce début d'année, la juridiction alésienne fait face à une "dynamique de plus en plus autoritaire" et un "nouvel ennemi, auteur de niveaux de violences jamais atteints" : la DZ Mafia.
Face à la multiplication, la diversification et l'augmentation des délits et crimes, dont un marché de la cocaïne qui a dépassé celui du cannabis, la juridiction d'Alès a connu, en 2025, une "activité pénale extrêmement dense, à écho médiatique national", rappelle son président Simon Lanes, qui poursuit : "L'intérêt des justiciables est notre seule boussole. La demande de justice n'a jamais été aussi prégnante sur notre territoire, un arrondissement singulier, qui connait une explosion de la consommation de drogues particulièrement inquiétante."
"La gangrène du narcotrafic : un changement de paradigme"
À Alès, l'année dernière, 11 268 procédures ont été menées, dont 251 en comparutions immédiates, contre 165 en 2024, soit une hausse de près de 70 %. Soixante-six jugements ont été rendus à la suite d’une information judiciaire, six fois plus que l’année dernière. Abdelkrim Grini, procureur de la République d'Alès, constate lui aussi une "augmentation de la violence de la société", doublée d’un "ensauvagement". En effet, là où les délits ont "baissé significativement" de 5 % entre 2024 et 2025, les crimes ont augmenté de 36 %, passant de 52 à 70, dont huit homicides, trois étant liés au narcotrafic.
Pour mener à bien sa mission, le parquet alésien mène une "politique pénale forte, avec une rationalisation des poursuites" et assure "rapidité et fermeté de la réponse dès que justifié". Le procureur l’affirme, autant qu'il le regrette : "Alès n'est pas épargnée par la gangrène du narcotrafic. Nous vivons un changement de paradigme depuis cet été, avec l'arrivée de délinquants venus des quatre coins de la France et une nouvelle matrice à travers la DZ Mafia. Nous devons traquer les charbonneurs et les guetteurs, mais aussi les têtes de réseaux". Diverses perquisitions sont ainsi menées à travers la juridiction chaque jour, la volonté étant de "frapper les organisations criminelles au portefeuille pour les assécher".
"Les effectifs et compétences de la juridiction ne sont plus adaptés à la réalité"
Le président du tribunal enchérit : "L’État doit se donner les moyens de faire face à cette ‘contre-société’ qui tue, corrompt et blanchit." En attendant l’arrivée demandée et espérée d’un 11ᵉ juge dès septembre 2026, un des premiers moyens obtenus par les autorités et élus de la capitale cévenole est alors la reconnaissance de la pertinence de la création d’un tribunal pour enfants par Gérald Darmanin, ministre de la Justice. Cette reconnaissance, à la "dimension historique", "engage l’État", sous réserve de capacités d’effectifs et de locaux disponibles : "C’est une nécessité, un incontournable pour la juridiction, face au sous-dimensionnement de notre tribunal, dont les effectifs et compétences ne sont plus adaptés à la réalité, notamment des services de greffe en grande difficulté. Accueillir plus de population mais pas plus de magistrats, ce n'est pas tenable à long terme", insiste Simon Lanes.
Une réunion entre les services concernés le 9 février prochain visera à faire avancer le dossier. Abdelkrim Grini abonde : "La réalité nous rattrape. Nous devons nous mettre en ordre de bataille pour mener une véritable guerre contre le narcotrafic. Les moyens humains doivent être renforcés, sans quoi la guerre sera perdue."
Affaires familiales, discrimination religieuse et "bascule vers l'autoritarisme"
Bien que le narcotrafic occupe les esprits et l’attention de tous, "les affaires familiales sont le cœur de la justice du quotidien et notre priorité", rappelle Simon Lanes. La juridiction a ainsi recouru à 700 saisines hors divorce en 2025, soit 200 de plus qu’en 2024. Le secteur a connu une augmentation d’activité de 93 % en quatre ans. Pour répondre à ce "défi numéro un", un deuxième cabinet de juge dédié a été créé, accompagné d’autres dispositifs répartis en ville, comme les salles Mélanie et les boites à paroles pour encourager les victimes à s’exprimer.
Devant les représentants des cultes catholique, protestant, juif et musulman, le président du tribunal a condamné les évènements qui les ont touchés, comme le meurtre de La Grand'Combe, ou l'agression antisémite à Anduze, de "stigmates de l’intolérance et la bêtise de notre époque". Cette époque, une "ère de la post-vérité", voit une "hystérisation du débat public autour des questions de justice", face à laquelle Simon Lanes appelle à "considérer et valoriser, plus que jamais, l’indépendance et la liberté d’expression des magistrats", car la "remise en cause de l’autorité judiciaire est le premier acte de bascule vers l’autoritarisme". En ce sens, Abdelkrim Grini espère "restaurer la confiance des citoyens en la justice", notamment en s’assurant, toujours, que "la peine rendue ait un sens".
Nouvelle année, nouveaux défis, nouvelles perspectives
En un an et demi de travail conjoint, Simon Lanes et Abdelrkim Grini sont parvenus à faire passer le délai d’audiencement en audience collégiale de 2 ans à 7 mois, et en juge unique de 18 à 3 mois. De quoi prouver que "quand on a les moyens adéquats, on atteint nos objectifs". Malgré tout, le procureur rappelle qu'"il ne faut pas baisser la garde", car 2026 sera "l’année de tous les défis et de la lutte contre toutes les formes de violences". Cette année devrait aussi voir les magistrats alésiens s’approprier l’intelligence artificielle, qui "peut être porteuse de projets et promesses", bien qu’elle "ne se substituera jamais à la démarche humaine" propre aux magistrats.
Cette "démarche humaine" transparait aussi à Alès par l’"exportation de la juridiction en dehors de ses propres murs". D’une part, par la présence annuelle de la Maison de la justice et du droit, qui "fonctionne à plein et répond à un besoin de justice de proximité" avec 10 000 personnes accueillies en 2025. D’autre part, désormais, par le festival du film judiciaire et ses 1 200 spectateurs en septembre dernier, dont la 2ᵉ édition se tiendra en novembre 2026.
Étaient présents, entre autres, pour l'audience :
- Jérôme Bonet, préfet du Gard,
- Émile Soumbo et Anne Levasseur, sous-préfets respectifs d'Alès et du Vigan,
- Eric Bienko Vel Bienek, premier président de la cour d'appel de Nîmes
- Xavier Bonhomme, procureur général près la cour d'appel de Nîmes
- Alexandre Allegret-Pilot, député de la 5ᵉ circonscription
- Cécile Gensac, procureure de la République près le tribunal judiciaire de Nîmes
- Aurélie Genolher, conseillère régionale
- Patrick Malavieille, vice-président du département
- Christophe Rivenq, maire d'Alès et président d'Alès Agglo,
- Sylvie Arnal, maire du Vigan
- Max Roustan, maire honoraire et 1er adjoint d'Alès
- Me Guiraudou-Samson et Me Mendes, bâtonnier et vice-bâtonnier du barreau d'Alès
- Me Séverine Moulis, bâtonnier du barreau de Nîmes
- Marie-France bancel, présidente du tribunal de commerce de Nîmes
- Antoine Lyonnet, président du tribunal des prud'hommes d'Alès
- Emmanuel Casso, commandant du groupement de gendarmerie du Gard
- Gabriel Dugas, chef d'escadron de la gendarmerie d'Alès
- Simon Lanes, commandant de la police nationale d'Alès et Saint-Christol-lez-Alès
- Stéphane Dhuong, chef de la police municipale d'Alès
- Christophe Mauny, DASEN du Gard