Publié il y a 1 h - Mise à jour le 13.03.2026 - François Desmeures - 6 min  - vu 317 fois

FAIT DU SOIR À Bessèges, "le 16 en délire" tourne en satire une élection bien étrange

Si Pascal Hérard ne se cache pas en ville, en informaticien il ne souhaite pas que son visage alimente les outils de reconnaissance faciale

- François Desmeures

Installé à Bessèges, Pascal Hérard n'a pas résisté longtemps avant de se mettre à croquer la vie politique bességeoise, qui n'est pas de tout repos : un maire aux abonnés absents, que ses anciens colistiers craignent ; une scission au sein de l'ancienne majorité qui conduit à deux listes ; une liste citoyenne, qui ne veut vraisemblablement pas les responsabilités ; et un enfant du pays acoquiné avec l'extrême droite qui s'invente un destin de maire alors qu'il est inéligible. Une véritable matière à dérision. 

Si Pascal Hérard ne se cache pas en ville, en informaticien il ne souhaite pas que son visage alimente les outils de reconnaissance faciale • François Desmeures

Au départ, il n'était même pas journaliste. C'est en informaticien que Pascal Hérard a débuté sa carrière, ingénieur à France Telecom, et même enseignant dans une école dédiée. "Mais il y a eu des changements, les SSII (sociétés de service en ingénierie informatique), c'est devenu vraiment n'importe quoi. Le métier a changé et on est devenu du bétail." La bulle internet explose, les licenciements suivent, tandis que la surveillance algorithmique ne cesse d'augmenter.

"J'ai trouvé la limite et je suis allé vers l'information." Ce qui n'est, alors, pas tout à fait une improvisation pour Pascal Hérard. "J'écrivais depuis longtemps, notamment sur la problématique du numérique à l'époque." Pascal Hérard entre en école de journalisme à 40 ans, est diplômé au début des années 2010, enchaîne à TV5 Monde en stage, y réalise des piges, "puis ils m'ont mis sur les sujets numériques", pigiste permanent puis en CDI. En parallèle, et en lien avec sa vie d'avant, Pascal reste proche des communautés de hackers. Avec elles, il s'investit dans une forme de soutien aux révolutions arabes qui traversent ces pays à partir de 2010.

Avant d'y revenir en 2024, Pascal Hérard était déjà longuement resté dans les Cévennes, autour de la vallée du Galeizon, de 1985 à 2004. "J'y ai même construit une maison en bois dans les années 90." À son retour, c'est plutôt vers Bessèges qu'il oriente ses recherches de logement "pour des questions financières", la ville proposant encore des logements accessibles aux bourses réduites. Après un projet qui a capoté à Bordeaux, Pascal Hérard a besoin de se refaire un peu. Il en profite pour observer sa nouvelle cité avec des yeux entraînés.

"Bessèges est un contraste (...) L'état de la ville est un peu apocalyptique (...) Mais plein de gens essaient de faire des choses"

"Bessèges est un contraste, définit Pascal Hérard. L'état de la ville est un peu apocalyptique." Au milieu de bâtiments industriels à l'abandon ou d'espaces économiques qui se vident, il décrit une ville "où la démographie tombe, où le taux de chômage et celui du RSA sont largement supérieurs à la moyenne nationale, et où le taux de pauvreté est le double, je crois, avec de nombreux bâtiments en péril. Il y avait 58 commerces, il en reste dix. Mais au milieu de tout cela, plein de gens essaient de faire des choses. C'est le système D qui prévaut, parce que les gens sont obligés de se soutenir. Ils attendent de la municipalité qu'elle relance la ville..."

Ce constat, Pascal Hérard le partage avec les habitants. Jusqu'à cette discussion, à un café, "avec un mec qui a une ONG. Je lui parlais du fait que j'avais travaillé au Canard enchaîné, qu'on aurait pu faire un journal satirique." La blague donne lieu à vingt exemplaires gratuits d'un numéro pilote. "Et, en fait, ils se sont arrachés." C'était le 27 juillet 2025. L'actualité politique était bien plus nationale que locale et les élections municipales bien trop loin pour qu'on parle de liste, même s'il paraissait déjà évident que le maire actuel, Bernard Portalès, ne serait pas du casting.

Le numéro d'avant élection de Le 16 en délire • François Desmeures

Face au succès, Pascal Hérard décide de poursuivre l'aventure. "Attendre un mois, ça paraissait trop long. Je me suis dit 'pourquoi pas un bi-mensuel ?' Et puis, comme je traitais de politique, je ne voulais pas être anonyme." Pascal Hérard inscrit donc son canard dans les canons du métier, avec dépôt à la Bibliothèque nationale de France, et numéro ISSN. "Le 16 en délire est une vraie publication officielle". Dont le numéro, sorti le 1ᵉʳ mars, est le quinzième. Habituellement, le "16" sort le 16 du mois. Mais, en raison de la tenue du premier tour des municipales le 15 mars, le prochain numéro aura un jour de retard.

Le journal de quatre pages est en vente à l'Estanco, à la librairie, à la boulangerie Bertrand ou encore Chez Nénette. Pascal Hérard édite désormais à une centaine d'exemplaires. Avec une philosophie : "Tirer sur tout le monde. De droite, de gauche, au pouvoir ou pas." Récemment, il s'est "un peu foutu" d'un groupe de citoyens qui a eu envie de nettoyer les bancs de la ville, alors qu'il s'agit d'un travail dévolu aux agents municipaux.

Le journaliste place aussi quelques enquêtes, comme lorsqu'il a dénoncé la présence de tuyaux d'amiante stockés à l'air libre, en bordure de forêt. Ou quand il a dénoncé le prix très bas de la location du parking qu'utilise Carrefour en ville. "Je suis là pour défendre les gens, explique celui qui ne s'inscrit pas dans une idéologie, et faire sortir ceux qui les enterrent". Le 6 janvier, Pascal Hérard a même payé de sa poche la location d'une salle pour, au cours d'une réunion publique, "débattre des problèmes de la ville".

"L'idée sous-jacente, avec des potes, c'est d'essayer de retrouver cette neutralité perdue du journalisme, explique Pascal Hérard. Je pense, déjà, qu'il y a un déficit informationnel dans le monde rural. Les gens sont majoritairement sur Facebook. Il faut retrouver le sens de l'info locale sur le terrain. C'est un amusement, aussi, mais ça a du sens. J'ai retrouvé quelque chose de concret." La décision d'éditer le journal sur papier participe du même mouvement : on peut se le prêter, le plier, le garder sous les yeux, le collectionner. Au point que Pascal Hérard sort aussi une édition couleur, désormais, à 2 € au lieu d'1 €. Et elle s'arrache.

Pascal Hérard ne s'attendait peut-être pas à ce que la ville donne autant de grain à moudre à sa satire. Car, depuis le lancement du journal, les élections municipales se sont chargées de fournir de la matière au 16 en délire. "C'est un véritable panier de crabes, du pain bénit pour un journaliste." Pas moins de quatre listes, avec une municipalité qui se déchire et accouche de deux listes ; une troisième liste dite "citoyenne" qui, selon un passage du journal satirique, "veut changer la vie des habitants en leur offrant des fleurs pour retrouver le pouvoir de dire oui à la vie et à la nature".

"Casano fait comme si c'était lui qui allait être élu, et certains y croient.."

Et, cerise sur le gâteau, une liste d'extrême droite menée par un entrepreneur, qui ne veut pas être maire mais rêve de diriger l'économie, et qui abrite en son sein le député de la circonscription, Alexandre Allegret-Pilot, dont le vent a dû déporter le parachute à l'est de la circonscription. Et qui, surtout, réunit une grande partie de la famille de l'attaché parlementaire bességeois de ce même député, Nathan Casano, qui se voyait tête de liste mais est en fait inéligible jusqu'au 17 mars. Ce qui ne l'empêche pas de figurer sur les affiches de campagne et de prétendre, sur les réseaux sociaux, qu'il prendrait la tête de liste entre les deux tours. D'où le surnom de "Mythoman" dont Pascal Hérard l'affuble dans sa galerie de super-héros et super-vilains.

De quoi largement occuper les colonnes et le temps du rédacteur Pascal Hérard, qui fait appel à l'intelligence artificielle pour les illustrations et les corrections. "Je suis content qu'il y ait quatre listes, confirme Pascal Hérard. En novembre, la tendance était à une seule liste. Et, en plus, les quatre listes n'ont rien à voir entre elles. Gilbert Baptiste peut être une surprise... ou pas. Et Fiselle s'est mis avec un député qui avait fait 60 % aux législatives de 2024... Même si c'est Nathan Casano qui anime les débats. Malgré le délire, ils ont une chance d'être en tête : Casano fait comme si c'était lui qui allait être élu, et certains y croient..." On prête aussi aux colistiers la volonté de démissionner une fois élus, pour provoquer de nouvelles élections et ainsi propulser Nathan Casano tête de liste d'un nouveau scrutin.

Les candidats aux municipales, le premier adjoint sortant et le député caricaturés • François Desmeures

Pascal Hérard a fait ses pronostics et voit une grosse avance de la liste Fiselle / Allegret-Pilot, mais un second tour. Avec cette agitation, Pascal Hérard, qui était de passage, se demande s'il ne pourrait pas rester quelque temps de plus dans l'ancienne cité minière. "Mais il faut voir comment ça tourne au niveau municipal : si les vainqueurs veulent dynamiser la ville... Mais si c'est service minimum, je me casse !"

Avec sa parution satirique, le trublion participe à détendre l'atmosphère d'une "ambiance devenue très lourde. Il faut que l'abcès crève. Pourtant, la ville ne manque pas de choses à faire : monter des services informatiques utiles pour savoir, par exemple, où manger à Bessèges ; soutenir la culture ; lutter contre le déficit d'information, alors qu'il n'y a même pas de panneau indiquant les commerces et les événements à l'entrée de la ville. Ce qui me fait rester, c'est de voir qu'il y a le potentiel de faire des choses." Dimanche soir, Pascal Hérard sera bien évidemment au dépouillement. Pour un numéro spécial élections dans la foulée, que les Béssegeois devraient s'arracher.

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