12 prévenus, 7 avocats, 8 plaidoiries et 1 tonne de cigarettes contrefaites saisies. C’est ce qui occupe le tribunal correctionnel depuis maintenant deux jours, en présence de neuf des douze prévenus pour des faits de détention et de vente de cigarettes contrefaites. Rebattant les cartes des responsabilités et des rôles de chacun dans ce gigantesque réseau d’écoulement de cigarettes saveur mort-aux-rats, Cindy Fernandez, procureur de la République s’est exprimée dans un réquisitoire d’une quarantaine de minutes. L’objectif ? Réaffirmer la gravité des faits reprochés, non sans faire un parallèle entre les méthodes employées et celles qui font la spécificité des narcotrafiquants.
Remettant les frères Abdelhamid C. et Mourad C. au cœur du débat, la représentante du ministère public s’est appesantie sur leur « rôle prépondérant » dans le trafic, dépassant de loin leur prétendue fonction de simples convoyeurs. Abdelhamid C. serait notamment à l’origine du changement de plaques d’immatriculation de certains véhicules, voire de l’achat de ses derniers. Les deux frères seraient impliqués plus que ce qu’ils ne laissent entendre, en donnant ainsi des ordres aux convoyeurs – les vrais cette fois – ou en leur envoyant des adresses de possibles livraison ou réception de cartons.
Une histoire de familles
Entourés de sbires comme Abdelslem H., ils auraient alors très largement participé à la structure de revente, passant par le réseau social Snapchat. Ce dernier, décrit comme le « lieutenant » des deux frères par le ministère public, aurait participé à 26 convois. Une fois son permis perdu, il aurait même recruté des chauffeurs pour poursuivre son activité lucrative, mais illégale. « Si on est un tout petit maillon de la chaîne, on est remplacé », ajoute Cindy Fernandez à l’attention de la cour et face aux neuf prévenus présents, qui la toisent du regard.
C’est d’ailleurs là qu’Abdellah M. entre en jeu. Serveur dans un café lillois, il nie l’entièreté des faits. Pourtant, il aurait été l’un des chauffeurs temporaires recrutés par Abdelslem H. Interpellé le 7 octobre 2024 dans un hôtel arlésien avec plusieurs autres individus identifiés comme des convoyeurs, à l’image d’Abdelhamid C. ou de Rabah M., il explique s’être trouvé « au mauvais endroit au mauvais moment ». Là où la défense décrit un covoiturage avec un papy pour se rendre dans le sud de la France depuis Lille, en désignant Adelselem H., le ministère public y voit un emploi de chauffeur. D’autant que c’est Abdellah M. qui a conduit une grande partie de la route. Une pratique étrange en cas de covoiturage.
Bande organisée
ou relation commerciale
« C’est une manière d’aggraver artificiellement le dossier », lance maître Sophie Bonnaud rejetant, comme ses confrères en défense, la circonstance aggravante de bande organisée. Maître Aurélien Vergani, intervenant pour Aziz B., appelle à ne pas confondre « relation commerciale », certes illégale, et bande organisée, décrivant plutôt ce réseau comme un « trafic de la débrouille », porté par une « dizaine de bras cassé ».
« Ils ne sont pas en train de vendre la mort, plaide maître Sarah Huet. Ils vendent des cigarettes moins bonnes, moins chères ». Intervenant pour Saïd C et Abelhamid C., le seul des deux frères présents à l’audience, l’autre étant sous le coup d’un mandat d’arrêt, elle souligne que ses deux clients ont su se réinsérer à l’issue de leur détention provisoire. L’un d’eux a ouvert plusieurs restaurants à Paris et l’autre travaille en tant qu’intermittent du spectacle. Sacrée reconversion.
Comme si une histoire de famille ne suffisait pas, Aziz B. et sa sœur Nadia B. auraient également contribué à ce trafic pendant plusieurs mois. 23 700 € en liquide ont d’ailleurs été retrouvés au domicile d’Aziz B. lors de son interpellation, le tout en plus des 3 000 cartouches de cigarettes retrouvées dans le box loué au nom de sa sœur. Le bout de la chaîne d’un « vrai trafic d’ampleur » selon le parquet. Pourtant, c’est sur la personnalité des deux frangins que la défense s’est appesantie. Soulignant leurs difficultés de santé respectives, maîtres Anne Candillon et Aurélien Vergani ont rappelé les difficultés financières qui les ont conduits à se lancer dans un tel trafic, dont l’ampleur a dépassé leurs attentes.
De la relaxe à 5 ans ferme
À l’issue des réquisitions, le ministère public à requis des peines allant de 6 mois de sursis simple pour Nadia B., revendeuse, à 5 ans de prison ferme avec mandat d’arrêt contre Mourad C., présumée tête pensante du réseau aux côtés de son frère. Le tribunal, présidé par Vindent Edel, a dans l'ensemble suivi les réquisitions du ministère public, prononçant des peines allant de 6 mois avec sursis à 5 ans d’incarcération avec mandat d’arrêt.
Hormis pour Mourad C., recherché par les forces de l’ordre, les sept prévenus condamnés à une peine mixte ont déjà purgé la partie ferme de la condamnation à l’occasion de leur détention provisoire. Ils sont donc, pour beaucoup, soumis à un sursis probatoire pendant 2 ans. Dans ce cadre, ils vont devoir se tenir à carreau, au risque de fouler, une nouvelle fois, les couloirs de la maison d’arrêt. Clamant son innocence depuis le début son interpellation, Abdellah M. a été relaxé par le tribunal, estimant que persistait « un doute quant à son implication », conclut le président à l’audience, face à des prévenus visiblement soulagés. Concernant le préjudice subi par la cociété Philip Morris, l'affaire est renvoyée sur intérêt civils au 22 février 2027.