« Depuis un an, ma femme compte les jours ! » C’est donc une page qui va se tourner pour Gilles Dumas, 80 ans, après avoir « sacrifié », il le concède, sa vie pour son village, pour le bien-être des habitants. Encore aujourd’hui, l’agenda du maire, également vice-président de la Communauté de communes Beaucaire Terre d’Argence et du Symadrem, président du syndicat intercommunal d’assainissement agricole (Bellegarde, Beaucaire, Saint-Gilles et Fourques) et du comité de pilotage du site Natura 2000 « Petit Rhône » ; est encore bien noirci. Des lignes de rendez-vous en cascade. « Je veux régler tous les petits tracas avant de partir afin que l’équipe qui succèdera à la mienne puisse travailler sereinement. »
Une sorte de passe décisive, de la part de l’ancien professeur d'éducation physique et sportive. Alors oui, il lui faudra consacrer encore un peu de son temps à Fourques avant le printemps, avant de revenir à ses essentiels : sa famille, son goût pour l’Histoire, la tauromachie, la culture, la peinture… « Cézanne, qui est pour moi supérieur à Van Gogh, a peint 55 Sainte-Victoire. Je me suis toujours juré de ne pas mourir avant de les avoir toutes reproduites, et je n’en suis qu’à 4 », confie-t-il rieur. Dans un autre registre, celui de la tauromachie, il exposera quelques-unes de ses œuvres, à Nîmes à l’espace Pablo-Romero au mois d’avril, avec d’autres artistes. Il réalisera aussi son rêve de jeunesse, direction Paris pour assister à de nombreuses conférences du Collège de France et du Louvre. « C’est ma passion. Entre autres voyages, je suis allé en Grèce pour aller voir des pierres, il faut être fou ! »
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Avant de rendre les clés de l’Hôtel de ville, autre point à rayer de sa « to-do list » (un anglicisme qui ne manquera pas de lui hérisser les poils) : finaliser les démarches administratives liées à sa retraite de maire, laquelle s’élèvera à environ 500 euros mensuels. La réponse, s’il en fallait une, à « ceux qui disent qu’on s’enrichit en étant maire », s’amuse Gilles Dumas. Alors oui, il s’est enrichi, mais d’expériences, fidèle à un précepte fondamental, gravé en filigrane de son engagement : « Toutes les idées et les actions qui ne reposent pas sur la morale et sur la justice seront érodées au vent de l’histoire. » Et de poursuivre : « On ne peut pas bâtir une société sur des mensonges. Même Trump, ne nous faisons pas d’illusion, sa façon de se comporter ne tiendra pas des décennies. Après lui, ce sera la tempête. »
Comment résumer 49 ans d’une vie au service d’une commune ? Bien qu’en réalité ce dévouement remonte à bien plus longtemps, du temps où il gérait avec des copains de classe un ciné-club, où il s’investissait dans son club de foot. « Je suis comme les oies de Konrad (Lorenz, éthologiste autrichien, NDLR) qui dit qu’à la naissance, le premier être qu’elles rencontrent devient leur mère. Lorsque je suis né, j’ai rencontré Fourques, elle est devenue ma seconde mère. » Et puis, en 1977, alors que l’équipe municipale emmenée par Étienne Courlas raccroche, le voici propulsé maire du village. Il décrochera avec ses huit mandats consécutifs - ses équipes chaque fois renouvelées d’un tiers - le record de longévité dans le Gard.
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Cette cérémonie des vœux, organisée ce vendredi 23 janvier, avait donc une saveur particulière. Ponctuée d'anecdotes, empreinte non de tristesse mais de transmission et de reconnaissance. Car l’octogénaire le sait bien, rien ne se construit seul. Il a rappelé les temps forts qui ont façonné la vie de Fourques. La création des zones industrielles et artisanales, par exemple, à partir de 1978. « Quand j’ai été élu, les paysans m’ont dit de ne pas compter sur les revenus fonciers agricoles pour développer le village, qu’ils allaient vers des temps difficiles. Ils n’avaient pas tort, on le voit encore aujourd’hui », lâche-t-il. Et plutôt que de miser essentiellement sur la manne financière que représentent les lotissements, les élus ont développé une première zone en lien avec l’installation d’une usine spécialisée dans le domaine de la fabrication d'emballage en polypropylène, emballage en matière plastique par injection pour le secteur agro-alimentaire, toujours en activité, aujourd’hui nommée Furst Plast. Puis une deuxième, une troisième. Fourques en compte désormais cinq et environ 200 entreprises grandes, moyennes et petites. « Tous les dividendes reviennent aux communes sans contrepartie », explique Gilles Dumas.
On sait « Monsieur Fourques », comme l’avait surnommé le préfet Hugues Bousiges alors qu’il lui remettait la Légion d’Honneur ; combatif et très impliqué, notamment dans la prévention des inondations avec le travail pour les digues. Mais d’autres anecdotes en témoignent. Le projet de la déviation de Fourques, par exemple. « Chaque mercredi, pendant un an et demi, avec un de mes adjoints, je frappais à la porte du bureau - je l’ai même parfois forcée - de Francis Cavalier-Bénézet, conseiller général des Cévennes en charge des routes. Jusqu’à ce qu’on inscrive notre déviation dans le programme du Département. Je ne le remercierai jamais assez de nous avoir entendus, car qui pourrait imaginer des camions passer dans notre rue principale large de 4,50 m ? », ironise-t-il. Autre fait marquant, la réalisation de 45 km de réseau d’eau potable au milieu des années 80, subventionnée à hauteur de 60 % par l’Agence de l’eau. Le premier édile fourquésien en retient une leçon politique : « Quand le train s’arrête en gare, il faut monter dedans, ne surtout pas attendre le prochain. »
Une adresse à la prochaine équipe municipale ? Celle-là devra se saisir d’un important dossier très rapidement après les élections. Un projet d’urbanisme sur une surface de 5 000 m² dans le centre-ville qui a fait l’objet d’une OAP (orientation d'aménagement et de programmation). « On verra de quel bois sont faits les nouveaux élus », lance Gilles Dumas. Et le même d’ajouter : « En laissant faire le privé, le risque serait de voir primer la seule logique financière, avec à la clé une densification excessive de l’habitat individuel. Avec dix ans de moins et une réélection, je me serais lancé dans la même opération menée sur les 11 hectares autour de la mairie. » Un espace accolé au centre historique de Fourques partagé entre logements, grande place, places de stationnement et équipements publics. Dont l’Auditorium Les 2 Rhônes, un autre élément structurant cité par le maire. « On est la plus petite ville de France à posséder un auditorium de ce niveau-là, se réjouit l’élu. Depuis longtemps, on tire les Français vers le bas, que ce soit à travers la télévision, les réseaux sociaux… Je ne vois pas de mise en avant des savants, des philosophes… Ceux qui nous éclairent sur nos qualités et sur ce qu’il faut avoir comme vertu pour vivre dans une démocratie. Alors comment réagir pour sauver la démocratie ? À travers la culture. » Elle y a donc une place importante dans ce village, de même que les traditions provençale et camarguaise qui perdurent grâce notamment à l'engagement des clubs taurins ou encore L'Escolo d'Argènço etc.
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Une forme de résistance face à un monde qui change. La fonction de maire n’échappe pas à cette évolution. Gilles Dumas pointe la décentralisation, dont « la première vague a donné un certain nombre de libertés aux conseils municipaux, la première d’entre elles : décidez par vous-mêmes. Il n’y a plus de contrôles comme on a pu le connaître avant », ce qui peut faciliter des dérives. Il revient également sur la multiplication des normes et le comportement de certains citoyens qui sont dans ce qu’il appelle en latin le « hic et nunc », c’est-à-dire « ici et maintenant ». « Aujourd’hui, on distribue plus de droits que de devoirs », regrette celui qui, dans sa jeunesse, a suivi des études sociétales à l’université de Lille. Quant aux élus, il fait le distinguo entre ceux « qui adressent des paroles et ne font jamais rien et ceux qui font beaucoup et ne disent rien ». « L’idéal, c’est de faire et de dire », suggère-t-il. Sur la scène de l'Auditorium, Gilles Dumas a présenté tout ce qui a pu être fait à Fourques ces 49 dernières années et il en a profité pour répondre à un de ses opposants, lequel pointait du doigt six ans en arrière, les caisses du village. "J'ai attendu mais je réponds, Fourques n'a jamais été dans une situation aussi favorable", a-t-il assuré, chiffres à l'appui.
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Faire à Fourques, comme dans les quatre autres communes du territoire Beaucaire Terre d’Argence, c’est aussi pouvoir s’appuyer sur la Communauté de communes. « La gestion permet chaque année de mettre de côté de l’autofinancement, c’est plus de 2 millions d’euros par an. Je suis le garant qu’on a été dans l’équité. Si des communes sont en retard, c’est de leur fait, c’est parce qu’elles n’ont pas répondu aux normes nécessaires. » Parmi les projets portés par l’intercommunalité, le port de plaisance, inscrit dans une politique départementale de tourisme fluvial. Un dossier que Gilles Dumas continuera à suivre, au même titre que ce fameux Plan Rhône, revisité par l’État, "qui devrait trouver un épilogue en fin d'année", a-t-il glissé lors de ses voeux. À l’image du fleuve qu’il a longtemps surveillé, il sait qu’un cours d’eau ne se quitte jamais vraiment : on en reste le gardien, même lorsque l’on s’éloigne de la berge.
Le saviez-vous ?
L’une des rues de Fourques porte le nom de Fanfonne Guillierme. Le jour de l’inauguration, le maire avait remis un Louis d’or à la Grande Dame de Camargue : un cadeau destiné à rembourser une dette contractée en 1946, lorsque la manade de Fanfonne Guillierme avait organisé une course de taureaux. La mairie était alors en difficulté financière. Mais jamais, au fil des années, la manadière n’avait réclamé le règlement de sa facture. Le président des riziculteurs lui avait également offert un Louis d’or. Fanfonne Guillierme les fit monter en bijoux.
Barcelone, Tokyo et Fourques. Ces trois villes ont accueilli l'exposition consacrée aux foulards de soie d'Isabelle Maeght. Gilles Dumas l'a rappelé lors de son hommage à Aimé Barral, l'un de ses adjoints décédé à l'âge de 81 ans, neveu de Marguerite et Aimé Maeght, qui a aussi fait vibrer le festival de Jazz à Fourques.