Chaque année, la Santo Estello prend ses quartiers dans une ville différente du vaste Pays d’Oc, territoire étendu sur 32 départements du sud de la France. Accueillie une première fois à Saint-Gilles en 1909, elle y fera cette année son retour pour une édition chargée d’histoire et de symboles : les 150 ans de l’écriture des statuts du Félibrige, acte fondateur de la Santo Estello, y seront célébrés.Près de 600 félibres sont attendus dans la cité saint-gilloise.
Fondé en 1854 par Frédéric Mistral, le Félibrige est à l’origine une académie littéraire. La langue y occupe une place centrale. "Elle est le support de la culture, le lien entre les générations et le socle de tout ce qui se transmet", indique le Capoulié, Paulin Reynard. Élu à Arles en 2022, l'Avignonnais âgé de 35 ans, successeur de Jacques Mouttet, y remettra son mandat en jeu.
Une fête populaire ouverte à tous
Si la Santo Estello est aussi le congrès statutaire du Félibrige – avec assemblée générale, conseil d’administration et travaux académiques –, elle est avant tout une grande fête populaire, ouverte à tous avec l'ambition de montrer une culture vivante, loin de l'entre soi. Le Capoulié réfute d'ailleurs ce terme. "Nous étions au mois de mars dernier à Hong Kong, au mois d'octobre au Chili... Une délégation chilienne sera d'ailleurs présente à Saint-Gilles pour notamment parler d'une félibresse, Gabriela Mistral, nom qu'elle a emprunté à Frédéric Mistral parce qu'elle a été subjuguée par sa poésie. Partout à travers le monde, nous avons une quarantaine de membres associés. L'un d'eux pour ne citer qu'un exemple, est professeur de Français et de langue provençale à l'université de Tokyo, donc il y a des étudiants tokyotes qui apprennent le Provençal. Nous avons créé une association Les amis du Félibrige et de la langue d'oc au Sénat..., énumère Paulin Reynard. Tout cela pour montrer qu'on ne fait pas du tout de l'entre soi. Et si le Félibrige fête ses 172 ans cette année, c’est précisément parce qu’il a su évoluer au fil du temps."
La Santo Estello
Frédéric Mistral a fait de l'étoile - estello en provençal - à cinq branches le symbole du Félibrige fondé le 21 mai 1854, jour de la Sainte Estelle. Une étoile dont le Capoulié est le gardien, de même que la coupe d'argent, la fameuse de la Coupo Santo.
Un engagement de longue haleine, jalonné de transitions plus ou moins faciles. Internet a ainsi été un virage mal négocié, tandis que l’intelligence artificielle constitue aujourd’hui un nouveau défi à relever. Pour traduire un texte du français au provençal. "Sur 300 mots, il y a 300 fautes, assure-t-il. Donc c'est à nous de travailler sur ce genre d'outils." En 2021, l'équipe du Félibrige a mis en ligne le premier conjugueur de verbes provençaux. Et cette année sera publiée la mise à jour - après 20 ans de travail du Conseil de l’écrit mistralien (CEM), sous l’égide du Félibrige - du dictionnaire de la langue d'oc, Lou Tresor dóu Felibrige, oeuvre magistrale de Frédéric Mistral.
Revenons-en à la fête. Costumes traditionnels, musique, danses, défilés, spectacles et expositions rythmeront la Santo Estello. À Saint-Gilles, une soirée de jeux gardians dans les arènes, avec la manade Aubanel - rappelons que Béranger Aubanel est depuis mars 2025, le capitaine de la Nacioun gardiano - permettra de mettre en lumière une tradition ancrée dans le territoire camarguais, auprès de félibresses et félibres éloignés, ceux des maintenances d'Aquitaine, d'Auvergne, de Gascogne ou encore du Limousin.
"Chacun a un rôle à jouer dans la transmission"
Transmettre à ses pairs comme au plus grand nombre, relève de la nécessité de défendre les traditions. Non pas par principe de repli, mais pour garantir leur existence. Le président du Félibrige évoque notamment les débats autour de la corrida et la proposition de loi visant à l'abolir défendue par le député La France Insoumise, Aymeric Caron, en novembre 2022. Et de poursuivre, craignant un effet domino : "Si un jour on interdit la corrida, est-ce que vous pouvez m'affirmer qu'après on ne s'attaquera pas à la course camarguaise ? Et après cela, nous interdira-t-on de monter à cheval ?"
Pour le Félibrige, l’enjeu est avant tout celui de la liberté : laisser à chacun la possibilité de vivre, transmettre ou s’approprier une culture, sans l’imposer, mais sans l’effacer. Cette défense, encore une fois, passe par la langue. Le Capoulié rappelle que l’enseignement du provençal existe aujourd’hui de la maternelle à l’université, mais qu’il ne peut fonctionner sans élèves. "La responsabilité est collective : institutions, familles, associations, chacun ayant un rôle à jouer dans la transmission", souligne-t-il.
"La jeunesse attire la jeunesse"
Nommée Reine du Félibrige en juin 2025 à Saint-Tropez, Camille Hoteman, 24e Reine d’Arles, incarne cette volonté de transmission à l’échelle du Pays d’Oc. "Je suis très heureuse de pouvoir incarner cette fonction parce que je pense qu'il est nécessaire que le Félibrige soit représenté par la jeunesse. Pour moi, la jeunesse attire la jeunesse. Et avec Paulin, on forme un bon binôme dans le sens où nous avons des idées novatrices, on est dans l'air du temps", développe l'Arlésienne âgée de 28 ans. Parmi ces idées, la création d'un label à destination des entreprises qui valorisent la culture et la langue d'oc.
Quant à la jeunesse, elle sera bien au rendez-vous à Saint-Gilles grâce à un travail avec une école, des échanges entre classes et des temps de découverte pensés pour les enfants. "C'est une fête ouverte à tous, martèle Camille Hoteman. C'est un peu comme une exposition universelle pour faire découvrir le Félibrige à travers la Santo Estello et faire que les gens puissent se sentir investis et intéressés, même s'ils n'ont aucune connaissance de l'événement." En 2022, 5 000 personnes avaient participé à la journée du dimanche à Arles.
Pour le maire de Saint-Gilles, Eddy Valadier, l’accueil de la Santo Estello s’inscrit dans une continuité logique, la ville ayant intégré le cercle des cités mistraliennes au mois de mars dernier. "C'était une façon pour nous d'affirmer notre attachement à la culture provençale et en particulier à sa langue", explique le premier édile Saint-Gillois. La programmation de la Santo Estello a été construite en concertation avec la municipalité, l'association Escolo felibrenco et le Félibrige. Le maire souligne également les retombées positives attendues pour les commerçants et artisans, ainsi que le rayonnement de la cité à l’échelle du Pays d’Oc. Le rendez-vous est donné, du 23 au 26 mai 2026.
La Coupe Santo, entraînez-vous !
À celles et ceux qui découvriraient la culture provençale à travers la Santo Estello, on ne peut que vous conseiller d'apprendre le refrain de la Coupo Santo, l'hymne du Félibrige, afin de profiter d'une immersion totale. "Et on se lève dès le début", préconise le Capoulié.