"On avait besoin de comprendre, au regard du changement climatique, entame François Jourdain, chargé d'animer le plan de gestion de la ressource en eau à l'EPTB Gardons, quelles sont les solutions possibles en cas de manque d'eau ? Et s'il existe déjà des nappes en déséquilibre ?" À l'échelle des plus de 2 000 km² du bassin versant, les disparités sont grandes entre les différentes zones, en fonction de la composition des sols. Mais l'EPTB dispose enfin d'une "étude sur un certain nombre de systèmes" dans la relation entre karts et rivière, voire entre nappe et rivière, et d'une "carte des solutions possibles".
De réserve souterraine, on ne parle vraiment qu'une fois le Gardon coulant au bas des reliefs. Trois secteurs principaux ont ainsi été étudiés : le karst urgonien des gorges du Gardon, entre les pertes de Ners et les résurgences de la Baume et de Collias, entre 2016 et 2020, karst qui date du Ludien (entre 37 et 34 millions d'années). Celui, plus ancien, de karst hettangien (qui date du Jurassique, entre 145 et 200 millions d'années), entre La Grand'Combe et Alès. Et le karst de l'Uzège, lui aussi urgonien, autour de la fontaine de l'Eure, directement, en relation avec les molasses miocènes du bassin d'Uzès, au nord-est de la ville, qui datent, elles, du burdigalien (entre 20 et 15 millions d'années). Un travail financé par l'Agence de l'eau et accompagné par le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières). L'étude a aussi permis de mettre au point des réseaux de suivi.
Dans le karst hettangien, "il existe deux gros captages qui représentent environ un tiers des prélèvements du bassin versant", explique François Jourdain. Un peu en amont, dans les derniers reliefs, le barrage de Sainte-Cécile-d'Andorge assure l'étiage du Gardon en été. "Le soutien à l'étiage se perd dans ce karst", qui avale jusqu'à 600 litres par seconde, détaille François Jourdain. La coloration des eaux a aussi livré une information importante : "Les transferts entre pertes et résurgences sont inférieurs à 15 jours, ce qui signifie que le soutien est bien efficace sur toute la rivière." L'eau ressortant "un peu avant la confluence avec le Galeizon".
Premier constat, relativement rassurant pour l'étude : les karsts urgonien de la fontaine de l'Eure et des gorges du Gardon "sont plus ou moins à l'équilibre entre recharge et utilisation". Une découverte loin d'être instinctive à la vision d'un Gardon qui disparaît dans des pertes, après Ners, pour ne réapparaître qu'entre la Baume Saint-Vérédème et Collias. Les colorations, plus anciennes, ont d'ailleurs permis de montrer que, dans son voyage souterrain, le Gardon ne suit absolument pas le cours d'eau en assec. De Ners, il part à l'est vers Uzès et redescend en direction des gorges après s'être "cogné" aux molasses miocènes d'Uzès. "Dans la première zone de pertes, entre Ners et Brignon, on a mesuré 2,5 m³ par seconde de débit. Dans la deuxième zone, entre Dions et Russan, 1,5 m³/s", détaille le chargé de gestion de la ressource en eau.
"Mais sur le burdigalien, enchaîne François Jourdain (c'est-à-dire dans les molasses miocènes de l'Uzège), une baisse piézométrique (*) a été observée dans les dernières années. Ce qui veut dire qu'il y a déjà un déséquilibre." En clair, la nappe se recharge beaucoup moins vite que ce qu'elle n'est consommée. Au point de devoir "taper" dans des eaux vieilles "de 2 000 ou 3 000 ans". L'EPTB Gardons a également cherché le niveau de nitrates dans les mollasses, qui est "très lié aux zones d'écoulement".
En plus du Gardon, l'EPTB s'est aussi penché sur les karts et nappes liées aux affluents. "On a notamment étudié les karsts hettangiens autour de Saint-Julien-les-Rosiers, de 2021 à 2025, qui est alimenté par les pluies". Une autre étude a porté sur "le barrage souterrain existant à proximité de Massillargues, pour comprendre l'intérêt de ce type de dispositif". L'EPTB a aussi découvert des relations surprenantes, à travers l'étude du sous-sol de l'Avène "qui prend sa source à Laval-Pradel. L'eau se perd ensuite et ne profite pas au Gardon." En souterrain, l'Avène franchit les montagnes pour se diriger vers l'Auzonnet, en direction de la Cèze.
Pour que l'étude soit complète, François Jourdain attend de pouvoir "mieux comprendre les bassins sédimentaires autour du Gardon de Saint-Jean, du Gardon de Mialet et de la Salendrinque. Ainsi que dans les micaschistes noirs de la Vallée française, entre Molezon et Saint-Étienne-Vallée-Française, et du Galeizon, autour de Saint-Martin-de-Boubaux."
"Aujourd'hui, on peut prendre des décisions en connaissance de cause"
François Jourdain conclut donc, pour l'instant, que "le karst de l'Eure est très réactif aux pluies. Le karst urgonien se recharge très vite, mais se vidange aussi très vite. Sur les molasses miocènes, l'équilibre est très fragile, notamment entre Saint-Siffret et Remoulins. Enfin, dans les calcaires du ludien, la recharge est très lente et on constate un déficit entre Arpaillargues, Bourdic et Blauzac." Si l'étude sert aussi à savoir où la ressource peut être prélevée en plus grande quantité qu'actuellement, François Jourdain estime que ce ne sera possible éventuellement "que dans des zones très localisées, comme au sud du karst hettangien, autour de Saint-Julien-les-Rosiers". D'autant que l'incertitude sur l'avenir des pluies, dont la répartition dans l'année est modifiée par le changement climatique, peut faire varier les recharges.
"On travaille désormais à synthétiser la multitude d'informations dont on dispose, poursuit François Jourdain. On voit bien, dans certains secteurs, qu'il ne faut pas de prélèvements supplémentaires, ou bien très ponctuels. Comme sur les molasses miocènes, qui se vidangent plus vite qu'elles se rechargent. Il faut donc travailler sur la maximisation des recharges dans ces zones-là, identifier les secteurs où la recharge est efficace. On travaille actuellement à cela avec le BRGM. Mais on avait un tel besoin de connaissances... ! Aujourd'hui, on peut prendre des décisions en connaissance de cause." Et, surtout, avec des hypothèses plus fiables sur les effets…
(*) Niveau atteint par l'eau en un point et à un instant donné dans un tube atteignant la nappe.