« Je suis avec deux potes en train de boire un coup à la Petite Bourse et, en regardant les arènes, on se dit : et si on la reprenait, cette infirmerie », se souvient encore Jean-François Bénézet, médecin urgentiste au CHU de Nîmes, rappelant cette anecdote datant de 2001. L’infirmerie des arènes, c’est ce petit local de 9 m² qui permet de prodiguer les premiers soins en urgence lorsqu’un torero est touché par un taureau en corrida et de même pour un raseteur en course camarguaise avant son transfert à l'hôpital. Son fondateur est Camille Lapierre, un docteur bien connu à Nîmes, dans les années 1980. Une dizaine de professionnels de santé bénévoles, issus d’un partenariat public/privé, qui pendant la Feria viennent au secours des acteurs sur la piste mais aussi du public.
Pour « Jeff » comme le surnomment ses proches, l’aventure débute en février 2002 avec la Primavera, « cette bulle c’était une horreur, au début j’étais complètement perdu, c’était difficile de trouver ses repères. » L’homme prend rapidement ses marques grâce à la mise en place d’une organisation renforcée. Au-delà des recommandations de l’UVTF (Union des villes taurines françaises), Jean-François a voulu aller plus loin. En plus des deux anesthésistes, deux chirurgiens et deux infirmiers, il a élargi son équipe en ajoutant quatre personnes supplémentaires, avec sa tête un médecin urgentiste qui décide si le torero peut retourner en piste ou pas, en lien direct avec la présidence. Même si c’est rare, il est arrivé que celui-ci choisisse de continuer malgré les contre-indications du médecin. Ensuite, la présence d’un ayuda (aide en espagnol), en l’occurrence Léandre Artal, qui parle couramment espagnol, qui a déjà torée et surtout capable d’enlever un habit de lumière, pour permettre de voir la plaie, ce qui nécessite un savoir-faire particulier. Un ostéopathe pour soulager les douleurs de dernière minute et un médecin dédié au public complètent le groupe.
"Je veux que l’on soit reconnu et respecté"
Une spécificité pour les arènes de Nîmes qui renforce cette idée de médecine d’exception. L’équipe mais aussi le lieu et sa configuration. Il y a 2 000 ans, les Romains n’ont pas bâti l’amphithéâtre en pensant qu’un jour des toreros feraient face à un toro. Ainsi, il faut s’adapter à la situation et à un patient particulier avec parfois des vedettes, très médiatiques, qui touchent jusqu’à 150 000 euros de cachet. Lorsqu’un matador est touché, ce sont ses peones (valets) qui viennent l’extraire de la piste et le transportent, comme ils peuvent, jusqu’à l’infirmerie. Même s'il faut parcourir que quelques dizaines de mètres, il faut passer au milieu du public, devant la buvette, monter des escaliers, ce qui peut aggraver la blessure et enfin passer une porte étroite. Les cris et l’euphorie laissent soudainement place au calme du médecin et de son équipe préparés à agir vite avec lucidité. « Ils le portent comme le Christ, c’est le maître et il faut le sauver. Leur utilité, c’est de pouvoir nous amener le torero le plus rapidement, après ils restent plantés à côté de nous. »
Tout est anticipé, chacun connaît son rôle. Et en l’espace de quelques minutes, si besoin, le torero peut être évacué par le Samu, au CHU, escorté par deux motards de la police afin de pouvoir quitter au plus vite le centre-ville. Pour les neuf spectacles programmés aux arènes, deux équipes se relaient en permanence, car pendant qu’une intervient, il en faut une autre au bord de la piste au cas où. Ces professionnels de santé bénévoles ne viennent pas tous du Gard mais sont quasiment tous aficionados et sont réunis sous l’Association gardoise de traumatologie taurine dont Jean-François Bénézet a été nommé président en mars dernier par Camille Lapierre.
« Je ne m’y attendais pas, je me rends compte que c’est beaucoup de responsabilités », confie l’intéressé qui vit donc sa première feria en tant que président aux côtés de la nouvelle municipalité. De ce nouveau départ, il espère davantage de reconnaissance. « On était un peu oubliés. Je veux que l’on soit reconnu et respecté. Dans une corrida, l’infirmerie est aussi importante que la présidence », insiste le médecin urgentiste. Ce dernier a reçu le maire Vincent Bouget qui a validé des travaux de rénovation pour le local de l’infirmerie, ce qui était réclamé depuis des années. L’espace va être mieux aménagé, les murs vont être refaits et la lumière améliorée. Le chantier doit se dérouler fin août, Jeff et son équipe ont donc espoir que la nouvelle infirmerie soit prête pour la Feria des vendanges.
Un torero recousu dans sa chambre à l'Impérator
Un soutien de la municipalité pour le local et surtout du CHU de Nîmes pour le matériel. Au-delà d’assurer les médecins, Carémeau fournit le matériel lourd de réanimation et de chirurgie pendant les cinq jours de la Feria sans oublier le reste. Autour du docteur Bénézet, c’est tout un noyau dur qui est présent à ses côtés depuis plus de 20 ans, à l’image de Lydie, anesthésiste, qui montre fièrement sa macarena religieusement positionnée sur l’armoire près d’eux. La Vierge protectrice veille aussi sur les anges gardiens des toreros. En touchant du bois, ils nous confient que jamais un torero n’a succombé dans les arènes. En plus de deux décennies, ils ont dû gérer de nombreuses situations d'urgence, notamment lorsqu’une artère est touchée après un coup de corne. En moyenne, deux, trois toreros passent à l’infirmerie par feria.
« On est dans des conditions d’exception, il faut l’accepter. On est là pour stabiliser le torero avant qu’il soit transporté », résume Jean-François qui se remémore certaines anecdotes. "Un toro avait marché sur Joselito, son os était cassé, il fallait que je réaligne le fémur, il avait refusé de prendre de la morphine. La douleur fait partie de leur monde. Ils se remettent entièrement entre nos mains et sont tous très respectueux. On sauve des gens que l’on adule, on se permet d’y mettre de l’affect", poursuit Jean-François, abonné aux arènes depuis ses 18 ans. Entre ceux qui ont peur des piqûres, ceux qui veulent regarder la plaie, les réactions sont différentes. « Une fois, après son premier toro, un torero est venu s’asseoir sans rien demander. Il avait peur de quelque chose, il est ensuite retourné en piste mais on n’a jamais su ce qui lui était arrivé. C’est cette situation d’exception qui me plaît. » Le médecin s’est même retrouvé une fois à recoudre un maestro dans sa chambre à l’Impérator.
« Je me rappelle d’un à qui j’avais fait une injection dans sa chambre et qui voulait me payer. Je lui avais dit non évidemment mais que l’on ferait une photo le lendemain devant les arènes. Il ne voulait pas rentrer tant que l’on n’avait pas fait la photo », confie Lydie pour illustrer ce rapport intime avec ces personnalités qui ne laissent pas indifférentes alors que Morante de la Puebla, la star du moment, sera dans les arènes pour cette feria. Depuis toutes ces années, des liens se sont aussi noués avec le délégataire des arènes et ses représentants tels que Simon Casas, Hadrien Poujol et Denis Allegrini, « On a créé une amitié profonde », souligne Jean-François, prêt à couvrir une feria de plus en y associant ses deux passions. Et comme tous les matins, il a droit à son un moment privilégié en traversant la piste en voiture pour remplir son infirmerie, « c’est mon paseo à moi », conclut l’ange gardien des toreros.