Objectif Gard : L’Inrap a pour habitude de transmettre ses connaissances. Cette conférence entre dans ce cadre ?
Dominique Garcia : C’est un évènement classique et normal qui, pour l'archéologie, a du sens. Les archéologues ne sont pas uniquement là pour bloquer des travaux d'aménagement mais aussi pour partager la documentation. L'Inrap a choisi, depuis maintenant une petite dizaine d'années, chaque année de prendre un thème qu'on traite au niveau national. C'est pour nous le moyen de faire un peu le bilan de tout ce qu'on connaît et de tout ce qu'on ne connaît pas, des collaborations qu'on peut tisser. Après les premières humanités, le Moyen Âge, les Jeux olympiques… On a lancé ce qui pourrait paraître pas original, mais qui était la première fois une année, une saison scientifique et culturelle sur les Gaulois.
Le musée de la Romanité fait sens dans cette proposition !
On essaie de mettre en place des expositions, comme à Troyes ou à Agde, avec de sublimes pièces, de beaux objets, une belle histoire à raconter parce que justement, on parle beaucoup des Romains mais on parle très peu des Grecs dans notre région. Il me semble intéressant, au musée de la Romanité, de parler des Gaulois en faisant un petit peu un bilan des connaissances d'un point de vue archéologique sur eux et leur attitude face à l'urbanisation.
Qu’est-ce qu'un Gaulois ?
Le mot Gaulois… C’est un petit clin d'œil, mais j'aime à dire qu'on ne naît pas Gaulois, on le devient ! C'est-à-dire qu'en fin de compte, vers 600 avant Jésus-Christ, sur tout le territoire de ce qui est aujourd'hui la France, composé d'une centaine de tribus, des populations qui n'ont pas d'écriture. En revanche, elles ont une langue, des pratiques religieuses et des activités communes. L'histoire des langues peut paraître bizarre parce que justement, quand on parle des langues régionales, des patois, on a l'impression que la Gaule était encore plus divisée, que les gens ne se comprenaient pas. Or César, quand il va faire la conquête de la Gaule, va recruter à Avignon un homme qui va lui servir d'interprète pour discuter avec les autres populations. Ça veut dire que, peut-être avec l'accent du Midi, il y avait en tout cas un Gaulois qui était capable de discuter, peut-être pas de philosophie, mais en tout cas d'échanger avec d’autres Gaulois du nord-est de la France !
Peut-on encore observer ces choses ?
Quand on étudie les toponymes, les noms des populations, les vestiges écrits en gaulois, même s’ils sont écrits avec des caractères grecs ou latins, on voit qu'il y a des éléments communs à cette mosaïque de peuples qui avait une langue ou des langues compréhensibles. Ce que vous avez à Nîmes avec le site de la Fontaine et le fait qu'on ait des dieux qu'on appelle « topiques », est très différent de ce que faisaient les Romains pour qui un dieu était universel et éclairait le monde. Les Gaulois avaient des dieux qui étaient présents dans un endroit précis comme un lieu où est tombée la foudre, où une source surgissait sur des sommets… Ici le dieu Nem a donné son nom à Nemausus, la ville de Nîmes. On sait ces choses, mais il n’y avait pas d'unité politique entre ces peuples.
Pourquoi autant de noms différents pour un même espace ?
Les Grecs appelaient Celtes ces personnes. Ensuite, les Romains vont les appeler Gaulois et le terme Gaulois est un terme qui veut dire quelque chose en gaulois, ça veut dire « gaillard », « costaud ». Les historiens estiment aujourd'hui que c'était sans doute une de ces peuplades, probablement dans les Alpes, qui s'appelait Gaulois qui était parmi les premières à rencontrer les Romains. Comme l’a démontré Christian Goudineau, l'espace gaulois a été délimité par César au moment où il intervient pour faire la guerre. Donc, la Gaule, au départ, ce n'est rien sinon une série de peuples différents, des peuples méditerranéens, différents des Étrusques, des Grecs et des Romains.
Une centaine de peuplades que l’on retrouve quasi dans nos 100 départements français ?
Oui, à peu près, certains plus vastes, d'autres un peu plus réduits, mais c'est peu ça !
Allez, retour au sixième-septième siècle avant Jésus-Christ à peu près…
C'est le moment où les grandes cités de la Méditerranée, étrusques et grecques, ont besoin de matières premières pour se nourrir. C’est ce que les Grecs appelaient le « biotos », que l’on peut traduire par « produits de première nécessité ». Ils vont aller ailleurs, comme on a pu le faire en France au XIXᵉ siècle ou un peu avant. Le métal, le cuivre, l'argent, l'étain, les esclaves et les céréales. Ils vont longer les côtes de la Méditerranée et ils vont essayer de récupérer ses denrées. On l'a un peu oublié mais dans les Cévennes et dans les Pyrénées, il y avait des ressources en cuivre et en argent qui ont intéressé ces populations méditerranéennes. Donc ce sont d’abord les Étrusques et les Grecs qui viennent là. Les Grecs vont être plus puissants mais plus habiles parce qu’ils vont créer des colonies comme Marseille, Agde…
La situation géographique de Nîmes est très spéciale. Entre Cévennes et Camargue, Provence et Languedoc, Rhône et Méditerranée…
C'est le cordon dunaire, que l'on connaît aujourd'hui, un petit espace entre les étangs et la mer, qui n'était pas totalement formé, qui permettait de naviguer dans une sorte de mer intérieure du Rhône jusqu'à Agde. On pouvait naviguer à l'abri de la mer et on pourrait dire que les paysages qu'on appelle aujourd'hui petite Camargue sont les paysages initiaux de la région. Les sites d’Espeyran ou du Cailar l’attestent. Le littoral devient attractif parce que c'est la zone de contact.
Nos fameux et « rigolos » Volques arécomiques sont là ?
Le terme de « Volque », c'est le « peuple » dans les langues nordiques ou saxonnes. « Are », ça veut dire « devant ». Par contre, l'élément de « comique », on n'arrive pas à le définir ! C'est un peuple assez important parce qu'il devait courir sur tout le département du Gard, il part du Rhône et il avait un rôle géopolitique important sur une bonne moitié du département de l'Hérault tout en bordant les Cévennes. Pour Arles, en gaulois, c'était Arelate, devant les étangs, idem pour Latte et Lattara,
Les populations locales de ces époques ont-elles laissé des traces de ce changement de culture ?
Il y a des choses qui ont dû avoir un effet immédiat et d’autres qui ont eu un effet à moyen et à long terme. Dans l'immédiat (et ce n'est pas pour rire), mais c'est l'introduction du vin qui a changé les choses ! Les Gaulois ne connaissaient pas les procédés de vinification et pourtant ils ont eu ce moment durant lequel ils ont commencé à vivre comme les Grecs. Ils ne faisaient pas que « picoler », ils buvaient à la grecque ! D'un point de vue culturel, c’est comme un rituel, donc ça se voit à l'échelle d'une génération.
Et la suite ?
Ce qui a changé, et c’est peut-être pour moi ce qui a fabriqué les sociétés du midi, c'est la littoralisation de ces populations qui vivaient jusqu’alors dans l'arrière-pays, surtout dans les causses ou les secteurs du Gardon. Le fait de vivre en bordure du littoral facilite les contacts près des marais, le long des fleuves aussi. Les grandes villes Narbonne, Béziers Lattes ou Nîmes et Avignon sans oublier Arles sont des villes qui ont des origines gauloises mais qui ne sont pas antérieures au Ve siècle avant Jésus-Christ. Il n’y a rien dans le secteur de Nîmes à l’âge du bronze. Les gens sont ailleurs dans l’arrière-pays !
La Méditerranée en est la clé ?
Exactement c'était le troisième point ! La Méditerranisation si l’on peut dire. Les gens pratiquent le commerce, ils ont des villes différentes, ils exploitent la campagne, non pas uniquement pour satisfaire leurs propres besoins, mais également pour alimenter le commerce. Après, il y a eu les Romains qui annexent la Provence, le Languedoc et une partie de l'Aquitaine.
Un héritage encore vivace ?
On a gardé cet héritage au fil des siècles et des millénaires. Les échanges commerciaux, le fait d'avoir un axe structurant comme la voie héracléenne, l'autoroute A9 est l’héritière de la Via Domitienne.
Les fouilles d’aujourd’hui font parfois rager les gens… Pourtant elles révèlent des histoires oubliées !
Oui, quand j'entends ça, je ne perds pas les cheveux que j’ai déjà perdus ! Ensuite, je trouve la réaction normale parce que quand on veut construire une plate-forme logistique en bord d'autoroute, il faut concilier les avis et essayer de tracer un cercle vertueux pour l'aménagement du territoire. Travaillons ensemble et profitons de cet aménagement pour en savoir plus sur notre histoire parce qu'aujourd'hui on a besoin de créer du lien. C'est pas mal d'avoir ces repères, je pense que bien dosé c'est aussi quelque chose qui permettra à la société de durer un peu plus et peut-être de pouvoir se retourner sur ce qu'elle a fait avec un peu plus de fierté.
Avec les sciences du XXIᵉ siècle, on apprend toujours plus de choses ?
Aujourd'hui on a des moyens de détection : la géophysique, l’ADN, les systèmes d'imagerie, le lidar… Exemple ? Je n’y suis pas foncièrement attaché, mais le pinot noir est sans doute un des cépages les plus anciens, introduit par la présence grecque et qui a très peu évolué à travers le temps. Ce n'est pas inintéressant si on veut essayer d'avoir une origine et défendre l'origine de nos vins, de nos productions, de dire qu’il y a un cépage qui a 2 600 ans ! Peut-être que demain, face à tel changement climatique ou tel évènement économique, on pourra avancer sur ce dossier-là. Aujourd'hui l'archéologue est celui qui réfléchit aux villes, à la transition écologique, aux pratiques funéraires… il peut à la fois émouvoir les populations, mais aussi leur fournir une sorte de catalogue de réponses par rapport aux questions qui peuvent se poser.
Comment votre carrière a-t-elle évolué en fonction de tout cela ?
On s'est ouvert ! Quand j'ai débuté ma carrière, je fouillais sur des sites de quelques dizaines de mètres carrés auxquels on intervenait en tant qu'étudiant et ensuite comme prof extrêmement limité. Aujourd'hui, c'est toute la France qui est devenue un site archéologique et là où on travaillait en tant qu'archéologue très spécialisé, aujourd'hui nos données sont plus complètes et ouvertes à d'autres sciences pour participer au questionnement actuel.
Qu’avez-vous à dire aux Gardois, aux Nîmois ?
Ce qui se passe à Nîmes depuis une grosse génération est incroyable. Malgré les changements politiques, les orientations économiques de la ville, malgré les évolutions sociologiques, Nîmes a toujours contribué à enrichir l'histoire de la ville et le musée de la Romanité en est le symbole. Nîmes est une ville qui est fière de son passé, de son identité et elle permet de les transmettre aux populations qui se sont succédé. Mine de rien, ça, c'est incroyable ! Moi, j'ai commencé quasiment ma carrière sur l’Avenue Jean-Jaurès, lors des fouilles pour la création d’un parking. Nous n'avons pas effacé l'histoire et aujourd'hui, ce qui a été trouvé là, on peut le voir au musée. C’est rare, vraiment rare. Ici, les gens qui veulent venir en ville peuvent se garer, c'est compatible. Et le site archéologique du Mont-Cavalier a également permis de classer tous ces monuments. L'archéologie a permis de garder un poumon vert au centre de la ville et un espace qui est attractif. Cela a aussi permis la protection du patrimoine, qui est aujourd'hui un atout pour les populations et pour l'économie locale.
Gratuit, dans la limite des places disponibles, auditorium du musée, accès par le jardin.
Dominique Garcia a également sorti plusieurs livres sur la question comme le dernier en date sur la question, Les Gaulois à l'œil nu, Paris, CNRS éditions, 2021, 170 p mais aussi des ouvrages plus anciens comme Entre Ibères et Ligures : Lodévois et moyenne vallée de l'Hérault protohistoriques, Paris, CNRS Éditions, 1993, 358 p ; Territoires celtiques : espaces ethniques et territoires des agglomérations protohistoriques d’Europe occidentale, Paris, Errance, 2002, 420 p ; La Celtique méditerranéenne : habitats et sociétés en Languedoc et en Provence du VIIIe au IIe siècle av. J.-C., Paris, Errance, 2004, 208 p. ; Archéologie des migrations, Paris, La Découverte/Inrap, 2017, 390 p. ; Une histoire des civilisations : Comment l’archéologie bouleverse nos connaissances, Jean-Paul Demoule(dir.), Dominique Garcia (dir.) et Alain Schnapp (dir.), Paris, La Découverte, 2018, 700 p.