Objectif Gard : Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la ZAD (zone à défendre) de Notre-Dame-des-Landes ?
Laurie Lassalle : J'ai atterri à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes à l'été 2017. J'y suis allée parce que j'avais envie de voir comment vivent les personnes de manière autonome et collective dans un lieu qui lutte contre un projet d'aéroport. J'ai commencé par cette ZAD en me disant que j'allais faire le tour des zones autonomes de France. Mais, en fait, quand j'ai atterri à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, il y avait déjà beaucoup à faire, à voir, à écouter. Donc, je suis restée assez longtemps. Puis finalement, je suis revenue pour plusieurs années, jusqu'en 2020-2022.
Il y avait donc d'autres ZAD en 2017 ?
Oui, il y a toujours eu d'autres lieux autonomes et collectifs en France. Et puis, il y en a partout ailleurs dans le monde, en fait.
Comment Notre-Dame-des-Landes se différenciait-elle des autres ?
C'était surtout la plus connue. La plus grande de France, en tout cas. Et même d'Europe, je crois, à ce moment-là.
"Il y a eu, en 2018, des expulsions très violentes"
Vous avez filmé toute la fin de la lutte ? Comment cela s'est passé ?
En fait, j'ai commencé à filmer en 2017, en rencontrant des personnes qui s'occupaient de la forêt, au sein de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. J'ai commencé à suivre ce petit groupe de personnes. C'est assez particulier parce que la ZAD, c'est quand même 1 600 ha de bocage, et la forêt, seulement 30 ha. C'est vraiment un tout petit coin. Je me suis intéressée aux liens entre ces personnes et la forêt, comment ils s'en occupaient et comment ces liens changeaient aussi leur manière de vivre, leur manière d'être, d'être en relation, etc. Et puis, j'ai filmé le moment des expulsions, puisqu'il y a eu, en 2018, des expulsions très violentes. Et ensuite, l'après. Mon film commence un petit peu avant l'abandon du projet d'aéroport et il finit après les expulsions, vers 2020. C'est un film qui n'est pas du tout pédagogique et explicatif, mais plutôt sensible. En fait, j'ai voulu montrer un sentiment ou des sensations qu'on a eues, qu'on a vécues à cet endroit, sur ce territoire, à ces moments-là. C'est un film très immersif.
Combien de personnes vivaient dans la forêt à ce moment-là ?
Une cinquantaine de personnes s'occupaient de la forêt, et s'en occupent toujours avec l'association Abrakadabois. Mais à la ZAD, il y avait 300 et quelques personnes à ce moment-là. Aujourd'hui, il en reste encore 200 et quelques.
Et certains vivent encore dans la forêt ?
Il y a toujours un groupe de personnes qui s'occupe de la forêt. Des négociations ont eu lieu avec l'ONF (Office national de la forêt) et le Département à qui revenait la forêt. Et en gros, une espèce de jurisprudence est née pour que les Zadistes - donc l'association Abrakadabois - puisse prendre en charge, co-gérer la forêt avec l'ONF, la forêt appartenant toujours au Département. Une sorte d'accord tripartite.
C'était quelque chose à inventer ? Est-ce que ça existait ailleurs ?
C'était complètement inédit. Oui, c'est assez important.
"Il se fait plein de choses différentes, donc plein de métiers différents"
Les gens qui sont restés sur place, comment vivent-ils, économiquement parlant ?
Économiquement parlant, il se fait plein de choses différentes, donc plein de métiers différents. Quand j'y étais, cela fonctionnait de manière assez autonome, puisque l'idée, c'était de s'échanger des savoirs : les personnes qui savent faire du pain vont faire de la forge, celles qui font de la forge vont faire du maraîchage, celles qui font de la philo, de l'administratif… Il y a toutes sortes d'activités paysannes, culturelles, politiques à la ZAD, qui perdurent encore aujourd'hui. À l'époque, peu d'argent circulait, les choses étaient, la plupart du temps, à prix libre. C'était une sorte de troc de savoirs, si vous voulez. Moi, c'est aussi ce que j'ai trouvé très intéressant. Je le montre à l'échelle de la forêt et du bois, avec le savoir-faire de la charpente, évidemment une connaissance de la forêt, des arbres, du milieu qui vit, donc de tous les animaux, les végétaux, etc. Et aussi un savoir-faire du bûcheronnage, de la scierie, etc. Ce sont des grands constructeurs, en fait, avec des modèles de charpentes anciennes, donc des savoir-faire très artisanaux.
Mais comment se sont-ils installés ?
Il continue, je crois, d'y avoir des négociations pour des baux précaires, qui sont plutôt des baux agricoles. Mais il y a d'autres activités comme une bibliothèque par exemple. Sinon, il y a des vaches, des cochons, etc. Mais finalement, assez peu par rapport au nombre d'hectares. Il commence aussi à y avoir des accords pour les logements. En dur, il y a des gens en location, maintenant. Donc, ça devient plus légal. Il y a aussi des personnes qui essaient de faire jurisprudence, en quelque sorte, concernant les habitats légers, voilà.
De la ZAD était né le mouvement des Soulèvements de la terre. Les gens que vous avez connus sont-ils restés activistes contre les bassines de Sainte-Soline ou le projet du Center Parcs de Roybon en Isère, par exemple ?
Oui, bien sûr. Effectivement, la ZAD est un des lieux où les Soulèvements de la terre sont nés, avec plein d'autres collectifs. Des personnes, bien sûr, sont actives dans les Soulèvements de la terre.
"J'ai pu vivre de plein fouet les violences policières"
Depuis dix ans, pensez-vous que la répression policière de ces mouvements a changé de nature ?
Oui, c'est très clair. Je suis allée filmer aussi à Sainte-Soline et à plusieurs endroits où il y avait les Soulèvements de la terre. Et c'est de plus en plus violent. C'est très clair. C'est non seulement de plus en plus violent, mais c'est même meurtrier, parce que des personnes ont failli mourir. À Sainte-Soline, on sait que deux personnes se sont retrouvées dans le coma. J'ai aussi participé au mouvement des Gilets jaunes. J'ai fait un film qui s'appelle Boum Boum, dans lequel je suivais tous les samedis de manifestation. Et donc, j'ai pu vivre de plein fouet les violences policières, comme on les appelle. Et surtout, les blessures, les personnes mutilées, dont la vie est complètement bouleversée, alors qu'ils sont allés marcher dans la rue. La plupart des Gilets jaunes, c'était vraiment leurs premières manifs. Ils ont pris des flashballs dans la tête… Et puis maintenant, il y a de nouveaux éléments de surveillance, les caméras, les drones, etc. Et tout ce qui est reconnaissance faciale, qui commence à être appliquée en France alors que ce n'est pas légal. Tout un arsenal de surveillance, avec un lobby de l'armement français, qu'on connaît bien, qui fait que les forces de l'ordre en France, oui, sont d'une extrême violence.
Notre-Dame-des-Landes s'est tout de même soldé par une victoire du mouvement de rejet... ?
Je pense que le mot "victoire" est toujours à prendre avec des pincettes. C'est à nuancer, ce n'est pas binaire. Le monde n'est pas binaire. Une victoire, elle s'arrache aussi avec des personnes très blessées au sein des collectifs, physiquement et mentalement. Par contre, c'est sûr que politiquement, c'est quand même une victoire par rapport à l'État. Au moins sur l'abandon du projet.
Avez-vous pu constater que votre documentaire touchait des gens qui ne connaissaient pas bien le problème, qu'il en avait sensibilisé certains ?
C'est un film qui sensibilise parce qu'on est vraiment en immersion à l'intérieur de ce qui se passe. Et on est très proches des personnes qui vivent les choses. On est plutôt en empathie. Enfin, j'ai l'impression. On est même en empathie avec des salamandres (rires). C'est ce qu'on a essayé de faire avec le film. On part vraiment de la forêt, on ne suit pas que des humains. C'est aussi tous les habitants de la forêt, des animaux, des végétaux qui n'ont rien demandé. Et qui se prennent quand même des lacrymos, qui vont aussi dans l'eau, dans les arbres. Formellement, je voulais que ma caméra soit du côté de la forêt. Du coup, je crois que les gens sont très touchés. Il y a des super débats, des super discussions en général, après la projection. Et c'est assez émouvant. J'ai fait une tournée, en Loire-Atlantique, donc en rencontrant des gens qui connaissaient, qui avaient vécu toutes les choses, de près ou de loin. Et c'était vraiment très émouvant. Mais le film a aussi tourné dans les festivals étrangers, à Copenhague, en Allemagne, au Kosovo. Dans plein d'endroits très différents, où les gens ne sont pas du tout proches du sujet. Et ils sont quand même très touchés. Parce qu'en fait, c'est assez universel. Ce sont des luttes qui existent déjà dans différents pays. On parle aussi du réchauffement climatique, de l'environnement, etc.
Vous avez une autre ZAD en cours de documentation ? Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Mon prochain film sera sur une troupe de danseuses intersexes, non binaires, transes, qui font un spectacle de hip-hop dans un petit village du Tarn-et-Garonne.