Turandot sans happy end. À Avignon, l’ultime opéra de Puccini se donne à nu, amputé de la conclusion bricolée après la mort du compositeur. Exit le final ajouté par Franco Alfano, l’Opéra Grand Avignon choisit de s’arrêter là où Puccini s’est tu en 1924, laissant son œuvre inachevée.
À Pékin, la princesse Turandot condamne à mort ses prétendants incapables de résoudre ses énigmes, jusqu’à l’arrivée de Calaf, prince obstiné, prêt à risquer sa tête pour elle. Adaptant un conte persan revisité par Carlo Gozzi, les librettistes Giuseppe Adami et Renato Simoni offrent à Puccini un opéra de désir, de cruauté et de fascination collective pour la violence.
La princesse de glace refuse les hommes parce qu’elle s’identifie à son aïeule Lo-ou-Ling, victime d’un viol, comme elle le chante au deuxième acte : « Toi qui as défié, inflexible et sûre, l’âpre domination, aujourd’hui tu revis en moi ! »
En italien, bien évidemment.
Rouge sang
Le metteur en scène Paco Azorín éloigne Turandot du simple conte orientaliste pour en faire une fable politique sur la violence et les mécanismes de domination. Son décor remplace les fastes impériaux traditionnels par une Chine stylisée. Au centre du plateau, un promontoire rouge sang domine une rizière de hautes herbes, comme un échafaud suspendu au-dessus de la foule. Les passerelles géométriques et les escaliers écarlates dessinent un espace de pouvoir froid et rituel où la population est constamment surveillée. Les chœurs sont en habits de paysans coiffés de chapeaux coniques, foule anonyme prise dans une mécanique collective de peur et de soumission.
Quand Turandot apparaît enfin, drapée de rouge et d’or, elle surgit magnifique entourée d’amazones-acrobates vêtues d’orange, dont l’une, yeux exorbités, brandit une hache et fait planer sa menace tout au long du spectacle. La princesse n’incarne alors plus seulement une souveraine inaccessible, mais un véritable système de domination. Rampantes, encerclant et manipulant les corps, les archères transforment la cour impériale en machine guerrière. Face à cette brutalité ritualisée, Liù devient la seule figure de résistance silencieuse et d’empathie véritable.
Leitmotivs pentatoniques
Sous la baguette de Federico Santi, l’Orchestre national Avignon-Provence trouve un équilibre tendu, vif et tranchant. La fosse laisse éclore les grands élans lyriques de la partition, du déchirant « Non piangere Liù », à la fin du premier acte, au célébrissime « Nessun dorma », air de ténor devenu tube planétaire sans rien perdre ici de sa ferveur désespérée.
Puccini construit une Chine largement fantasmée à travers la musique. Motifs pentatoniques, gongs, tambours, percussions métalliques et thèmes inspirés de mélodies traditionnelles donnent à l’opéra sa couleur immédiatement identifiable. Le compositeur intègre notamment le célèbre air populaire chinois Mo Li Hua, devenu l’un des leitmotivs de l’œuvre. Plus qu’une reconstitution fidèle, Turandot compose ainsi un Orient sublimé, vu par l’opéra occidental du début du XXᵉ siècle.
Claire Antoine éblouissante
Dans le rôle de la diva sanguinaire, la soprano Catherine Hunold joue une Turandot sous haute tension dramatique. En face, le ténor Mickaël Spadaccini campe Calaf, tandis que l'éblouissante Claire Antoine compose une Liù au visage sorti d’un tableau de Botticelli, impose avec son soprano ample et chaleureux la seule présence humaine dans ce monde de pouvoir et de cruauté. Autour d’eux, une bande de gamins non professionnels et le chœur et la maîtrise de l’Opéra Grand Avignon donnent à cette Chine fantasmée ses élans de foule, sa violence rituelle et ses éclats de tragédie.
Là où Franco Alfano refermait la blessure, Azorín choisit de la laisser ouverte. Et c’est peut-être dans cette interruption brutale que Turandot devient le plus profondément puccinien, fidèle à ces opéras où l’amour finit moins dans la réconciliation que dans la mort ou le désespoir, de La Bohème à Madame Butterfly, jusqu’à Tosca.
Prochaines représentations dimanche 17 mai 2026 à 15h00 et mardi 19 mai 2026 à 20h00
Réservations ici
Distribution
Direction musicale : Federico Santi
Mise en scène et scénographie : Paco Azorín
Costumes : Ulises Mérida
Chorégraphies : Carlos Martos
Lumières et vidéo : Pedro Chamizo
Chef de chœur : Alan Woodbridge
Chef de la Maîtrise : Christophe Talmont
Turandot : Catherine Hunold
Calaf : Mickaël Spadaccini
Liù : Claire Antoine
Altoum : Victor Dahhani
Timur : Luciano Batinić
Ping : Matteo Loi / Vincenzo Nizzardo
Pang : Sébastien Droy
Pong : Carlos Natale
Un mandarin : Jean-François Baron
Le Prince de Perse : Vladyslav Romankov
Putin Pao : Catherine Pollini
Archères : Sarah Brunel, Maya Kawatake-Pinon, Julia Pal, Chloé Scalese
Guides-piliers : Sébastien Martin Vian, Céleste Gaulier
Chœur et Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon
Orchestre national Avignon-Provence