Des montagnes effacées par la neige, des arbres suspendus dans le vide, des lumières qui disparaissent lentement dans la pénombre. À Nîmes Université, l’exposition Atmosphères vivantes de l’artiste japonais Season Lao installe un climat feutré dans la chapelle du site Hoche. Le vernissage s’est tenu mardi 19 mai en présence de l’artiste. À quelques pas de l’ancienne caserne dite des légionnaires, cette exposition marque aussi l’inauguration artistique de la chapelle Hoche, récemment réhabilitée après des années d’abandon.
Chapelle incandescente
Le président de Nîmes Université, Benoît Roig, a rappelé « l’ampleur du chantier mené dans la chapelle Hoche », longtemps marquée par les dégradations et les fientes de pigeon. Le choix architectural a consisté à préserver la simplicité du volume d’origine et à révéler l’espace plutôt qu’à reconstituer entièrement les anciens décors.
Les stucs abîmés n’ont ainsi pas été totalement restaurés. Le lieu conserve ses irrégularités, sa matière brute et les traces du temps. Les dispositifs techniques, chauffage rayonnant, ventilation et éclairages, ont été intégrés discrètement afin de préserver l’atmosphère du bâtiment et l’impression de vide qui traverse désormais l’espace.
Sous ce dôme nîmois récemment réinstallé, l’architecture devient une composante de l’exposition elle-même. Lumière, circulation de l’air et pénombre participent directement à l’installation imaginée par Season Lao sous d’un immense ruban de papier japonais suspendu sur les hauteurs de la chapelle.
Né à Macao puis installé durant de longues années à Hokkaido, dans le nord du Japon, l’artiste développe un travail centré sur les paysages fugitifs et les phénomènes atmosphériques. Neige, brouillard, lumière diffuse et montagnes quasiment invisibles nourissent ses photographies et ses installations.
Pénombre et lumière
Ses œuvres s’inscrivent dans l’héritage des traditions picturales sino-japonaises. Les textes de l’exposition évoquent notamment les peintres Sesshū, Muqi ou Hasegawa Tōhaku, mais aussi l’écrivain Tanizaki Jun’ichirō et son célèbre Éloge de l’ombre, publié en 1933, qui défend une esthétique fondée sur la pénombre et les nuances plutôt que sur la lumière directe.
« Quand vous regardez la peinture japonaise ou chinoise, vous voyez beaucoup d’espace », explique Season Lao. « Pour moi, l’ombre est un sujet. »
Chez lui, le vide ne désigne pas une absence mais une matière, un eendroit qui appelle l'imaginaire. Les surfaces non imprimées, les zones blanches et les formes incomplètes représentent un paysage mais surtout font naître une sensation. Cette approche rejoint la notion japonaise de Yūgen, liée à une forme de mystère et de profondeur invisible, mais aussi la pensée bouddhiste de la vacuité. L’artiste parle d’« emptiness », un vide chargé d'imagination.
Le papier utilisé dans l’installation provient de fibres traditionnelles japonaises proches du washi. Cette matière légère et presque translucide lui permet de travailler les variations de lumière et les effets d’ombre au cœur même de l’espace architectural.
Les œuvres de Season Lao ne cherchent ainsi jamais à reproduire fidèlement un paysage. Elles tentent plutôt de rendre perceptibles des phénomènes instables : brouillard, silence, neige ou lumière diffuse. L’auteur Shunichiro Morita évoque des « moments éphémères où le vide et la réalité coexistent ».
Mémoire, traces et atmosphères invisibles
L’exposition Traces and Atmospheres of Disasters entre en résonance avec un colloque international consacré aux notions de mémoire, de traces et d’atmosphères invisibles. Le symposium mobilise notamment deux approches philosophiques : la sémiotique des traces héritée de Charles Sanders Peirce, qui étudie la manière dont indices et empreintes permettent de reconstruire la mémoire d’un événement, et une réflexion phénoménologique sur les atmosphères, ces sensations diffuses qui persistent après les désastres.
Lao revendique également une forme de renoncement au contrôle absolu. Un texte de l’exposition explique que sa démarche « laisse place à la contingence, y compris aux rencontres inattendues et à l’échec artistique ».
Suspendu dans l’espace de la chapelle, un immense ruban de papier traverse le volume du bâtiment. Season Lao le nomme simplement The Curve. Cette forme flottante épouse les hauteurs et les lignes du lieu.
Durant le vernissage, l’artiste est longuement revenu sur Hokkaido, région japonaise où il a vécu plus de dix ans et qui marque profondément son œuvre. « Trente secondes plus tard, tout devient blanc », raconte-t-il en évoquant les tempêtes de neige qui l'ont cloué dans son hôtel pendant plusieurs jours.
Ces paysages mouvants constituent la matière première de son travail : montagnes englouties dans le brouillard, arbres isolés dans la neige, lumières changeantes qui modifient constamment la perception d’un lieu. L’artiste décrit aussi l’attente du moment précis, parfois guetté pendant des heures ou des jours avant de déclencher son appareil photo.
« Dans le même endroit, chque moment est différent », explique-t-il.
L’exposition présente également plusieurs projets réalisés au Japon, notamment à Kyushu et dans la ville de Date, en Hokkaido, où lumière, ombre et silence deviennent les véritables matériaux de l’œuvre.
À travers Atmosphères vivantes, Season Lao propose moins une exposition traditionnelle qu’une expérience sensorielle. Une manière d’habiter les espaces par la lumière, les traces et les paysages invisibles laissés par les souvenirs.