À l’aube, dans un ciel aux délicates teintes rosées se reflétant dans les eaux des rizières, cinq grues et un groupe de choucas des tours apparaissent. Rien de surprenant. Et pourtant, Nicolas Beck signale leur présence sur un bout de papier. Il est 7h30, au point Bourgogne à Arles, sur la route des Saintes-Maries-de-la-Mer. Comme d'autres bénévoles, cet Arlésien, résident du quartier de Bouchaud, participait, ce dimanche matin, au grand comptage des oiseaux qui pourraient être menacés par la création d'une ligne à très haute tension (400 000 volts) entre Jonquières-Saint-Vincent et Fos-sur-Mer. Un projet porté par RTE, gestionnaire du réseau de transport d’électricité, rejeté - sur plusieurs aspects, dont l'impact sur la biodiversité - en l'état aérien notamment par les membres du collectif Stop THT 13-30.
Vingt postes d'observation ont été définis, répartis sur la Terre d'Argence, la Camargue et en Crau, situés sur le fuseau de moindre impact validé par le préfet de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur et préfet des Bouches-du-Rhône, Christophe Mirmand (depuis remplacé par Georges-François Leclerc, auquel Jacques Witkowski a succédé), en septembre 2024. "L'objectif de ce comptage est de mettre en valeur les déplacements quotidiens des oiseaux, qui vont des lieux appelés dortoirs à des zones de nourrissage. C'est plus symbolique que scientifique, l'idée est de sensibiliser. Nous faisons ces suivis pour montrer que le territoire est traversé par des milliers d'oiseaux au quotidien", explique François Cavallo de l'association NACICCA, membre du collectif Stop THT 13-30(*). C'est la quatrième opération de ce genre. En novembre dernier, 16 000 oiseaux avaient été recensés en 3h30, 27 000 en janvier 2025. "Nous n'avons toujours pas eu l'étude d'impact. RTE choisit un tracé dit de moindre impact au doigt mouillé, sans aucun document présenté pour le prouver", s'impatiente François Cavallo.
Muni de jumelles et d’une longue-vue, Nicolas Beck scrute le moindre mouvement, aussi bien dans le ciel qu’au cœur des rizières, où les grues cendrées, par exemple, se nourrissent des grains laissés au sol après la récolte. Corneilles, goélands, cormorans, hérons cendrés, buses... Chaque passage d’oiseaux est soigneusement référencé : heure d’observation, direction de vol, effectifs et hauteur estimée, le plus souvent, à une cinquantaine de mètres. Des données qui, selon les observateurs, suggèrent un risque réel de collision avec les infrastructures aériennes projetées. Rappelons que le projet de RTE prévoit l'implantation de 180 pylônes d'environ 60 mètres, "avec des câbles qui vont pendre à hauteur de vol des oiseaux", abonde François Cavallo. Sur le terrain, l'opération se poursuit : Nicolas Beck a l’oreille fine. Il distingue le cri d’un, puis d’un deuxième faisan, de vanneaux huppés et d’un petit groupe de flamants roses, non loin. D'ailleurs, un comptage spécifique à cette espèce emblématique de la Camargue aura lieu au printemps, lors de la mise en eau des rizières.
Une plainte déposée
À la suite du débat public, l'État a répondu aux 85 recommandations et demandes de précisions qui lui avaient été adressées par la CDNP. Un rapport de 75 pages publié le 18 décembre, dans lequel il valide, sans le dire clairement, les "géants de fer". L'objectif : la réindustrialisation et de décarbonation du territoire de Fos-sur-Mer et de l’étang de Berre. "L'État a décidé de passer en force", dénonçait le collectif Stop THT 13-30 dans un communiqué, préparant sa riposte. "Une bataille juridique s'engage désormais au niveau national et européen, qui retardera de toute façon la mise en œuvre du projet et l’empêchera probablement. Chaque décision administrative prise par l’État en faveur de la ligne aérienne ou en faveur des projets des industriels fera l’objet d’un recours devant les juridictions compétentes", ajoutait-il. Le 14 janvier dernier, une plainte a été déposée auprès de la Convention de Berne pointant plusieurs risques concernant des espèces protégées. Une autre devrait l'être prochainement, contre X, suite à la découverte de cadavres de cigognes sous une ligne moyenne tension vers Bellegarde.
Des actions à venir
L'association de sauvegarde des terres de Camargue et de Crau, a été créée en octobre dernier, co-présidée par Cédric Bernardi, agriculteur et éleveur de chevaux Camargue à Arles et Guillaume Meiffre, oléiculteur à Saint-Martin-de-Crau. Parmi ses membres, des agriculteurs, des éleveurs et/ou des habitants concernés par le tracé. Cédric Bernardi et Carole Guintoli ont participé au comptage des oiseaux ce dimanche, mais d'autres actions sont à venir, très prochainement. "On va maintenir la pression jusqu'à la DUP (déclaration d'utilité publique, NDLR), après on sera obligé de passer au juridique, si elle nous est défavorable", lâche l'agricultrice également conseillère municipale à Arles, dans les rangs de l'opposition.
*Le collectif Stop THT 13-30 est composé d'une trentaine d'associations.