6h30, hier, jeudi 25 juin. Carole Guintoli et Cédric Bernardi, agriculteurs et éleveurs de chevaux Camargue à Arles, faisaient le pied de grue à proximité de la parcelle NW52, près de la route des Saintes-Maries-de-la-Mer. Un bout de terre leur appartenant au sein d’une exploitation de 100 ha consacrée à la culture biologique du riz et de la luzerne. La veille, ils apprenaient par texto que, "dans le cadre des inventaires écologiques du projet Feuillane/Jonquières-Saint-Vincent, des naturalistes seraient présents le lendemain dans le secteur de [leur] parcelle". Créneau de passage annoncé : "peu avant le lever du soleil jusqu'à midi". Pour d'autres agriculteurs, du côté de Gageron par exemple, il s'étendait "de 9h à 17h", rapporte Carole Guintoli, ex-conseillère municipale d'opposition.
Était-ce une visite surprise ? Certainement pas. Au mois de mai, RTE, qui porte ce dossier de ligne aérienne à très haute tension (400 000 volts) entre Jonquières-Saint-Vincent et Fos-sur-Mer, avait alerté par courrier les propriétaires et exploitants concernés par le tracé projeté, du démarrage des études préalables et notamment les inventaires écologiques à compter du 8 juin (*). "Elles sont menées par RTE et ses prestataires, conformément aux arrêtés préfectoraux des 26 et 27 décembre 2023 (Bouches-du-Rhône et Gard) autorisant l'accès aux propriétés privées pour la réalisation d'investigations liées au projet [...] Nous vous rappelons que l'opposition à l'accès, dans ce cadre réglementaire, constitue une infraction pénale susceptible de poursuites", peut-on lire sur le document.
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Si elle n’est pas surprise, cette visite est-elle pour autant acceptable ? La question est bien sûr rhétorique, pour Carole et Cédric en tout cas. La présence d’un tractopelle stationné à proximité de leur parcelle ressemble bel et bien à un moyen de dissuasion. "Le mot d’ordre, c’est de les empêcher de rentrer sur les parcelles", indique Cédric Bernardi, co-président de l’Association de sauvegarde des terres de Camargue et de Crau. Ou du moins de s'en approcher dans le cadre de ces inventaires.
Selon lui, "trois à quatre pylônes" de 60 à 80 mètres de haut pourraient s’élever à proximité de son exploitation et de son domicile si le projet tel que présenté par RTE aboutit. "Ils nous empêchent de dormir, de vivre, de nous projeter", lâche Carole Guintoli. Son compagnon va plus loin : "Je suis à deux doigts de porter plainte contre RTE pour harcèlement." Des propos qu’il a réitérés devant l’un des agents de la société gestionnaire du réseau de transport d’électricité en France, accompagné d’une écologue et d’un huissier de justice, arrivés sur les lieux un peu avant 8h.
Cédric Bernardi : "Sous le chapeau, la soupape est en train de chauffer"
"On est encore dans l'instruction du projet, il n'y a pas la DUP (déclaration d'utilité publique, NDLR), donc vous ne faites rien chez nous." L'accueil a été glacial, malgré la canicule. "On n'a rien contre vous directement. On sait que vous travaillez, que vous êtes dans le cadre de vos fonctions. Vous êtes dans votre rôle, étant envoyés par RTE. Nous, nous sommes dans le nôtre, celui de défendre notre territoire et nos propriétés. Alors encore une fois, je n'ai rien contre vous, mais là, sous le chapeau, la soupape est en train de chauffer et elle va exploser. Ça, vous pouvez le faire remonter à tous vos responsables", a insisté Cédric Bernardi.
Et le même de poursuivre : "Sur un plan professionnel, venir faire des études écologiques en plein plan de canicule, ce n'est pas réaliste." Le port de gilets orange a également suscité des critiques. "Vous le voyez-là, l'enclos avec les juments ?, s'est-il agacé. Elles auraient pu s'affoler". "Certaines sont allaitantes, d'autres sont en fin de gestation", a écrit Carole Guintoli à un responsable de RTE quelques heures après la visite, imaginant le pire et "des conséquences non compensables".
L'équipe mandatée par RTE n'a fait preuve d'aucune résistance. L'agent de la société gestionnaire du réseau de transport d'électricité tentant toutefois d'expliquer la démarche globale : "Nous réalisons des inventaires écologiques dans le but de disposer d’une meilleure connaissance des enjeux écologiques afin d’installer un ouvrage." Pour rappel, l'objectif de ce projet de ligne THT est d'assurer la sécurisation de l'alimentation électrique de la région PACA et d'accélérer la décarbonation de la zone industrielle de Fos-Étang de Berre.
"Une étape essentielle du projet", selon RTE
Ces études dites "quatre saisons" constituent selon RTE, contacté dans l'après-midi, "une étape essentielle du projet". "Réalisés par des écologues spécialisés, les inventaires consistent à observer et recenser les espèces animales, végétales ainsi que les habitats naturels présents sur le territoire. Les observations se dérouleront à différentes périodes de l'année afin de prendre en compte les cycles de vie des espèces. Une attention particulière sera portée aux secteurs identifiés comme sensibles lors des campagnes précédentes. Cette approche permet d'affiner progressivement la connaissance des enjeux écologiques et de disposer de données toujours plus précises", complète RTE.
Carole Guintoli : "Pour mettre vos pylônes, il faudra nous mettre en prison"
Comme le collectif Stop THT 13/30, il n'est pas question pour Carole Guintoli et Cédric Bernardi de s'opposer à la décarbonation, mais de le faire "en enterrant les lignes". "Ce territoire n'acceptera jamais ce projet en aérien, préviennent-ils. Pour mettre vos pylônes, il faudra nous mettre en prison." Après une demi-heure d’échanges, largement dominés par le duo d’agriculteurs, l’agent de RTE, l’écologue et l’huissier de justice ont finalement fait demi-tour afin de poursuivre leurs opérations ailleurs sur le périmètre concerné.
*Symboliquement, les opposants aux futurs pylônes s'étaient mobilisés sur le rond-point Maurice-Etienne à Arles au premier jour du lancement des inventaires écologiques.