Objectif Gard : Votre premier poste à Nîmes, c’est juge d’instruction puis substitut du procureur pendant 10 ans. Est-ce un avantage ou un inconvénient de travailler dans sa ville natale ?
Christian Pasta : Ce n’est ni un avantage ni un inconvénient. D’abord parce que nous avons des obligations déontologiques qui nous protègent. Ensuite, puisqu'en y regardant de plus près, j’ai en réalité exercé à Nîmes moins d’un tiers de ma carrière, là où d’autres y passent la quasi-totalité de leur temps professionnel. J’ajoute que je n’y ai jamais occupé de fonctions hiérarchiques, notamment au parquet, qui est un corps très structuré : le procureur de la République, « patron » de l’action publique, est le seul maître de l’opportunité des poursuites pénales. Je précise enfin qu’être substitut est certainement le poste le plus formateur sur le plan technique, car au parquet, on touche à tous les pans du droit : commercial, social, pénal et civil. C’était pour moi une période d’attente, dans la perspective d’obtenir un poste de procureur de la République, fonction que j’ambitionnais depuis mes débuts au parquet.
En 1994, votre premier procès concerne une affaire de stupéfiants. En quoi cela reste-t-il un moment marquant ?
Certains de vos confrères avaient rendu compte de ce procès. En 1994, l’importation illicite de stupéfiants en bande organisée a été criminalisée, et la première juridiction en France à juger une telle affaire criminelle a été Nîmes. J’ai eu la chance de soutenir l’accusation dans ce dossier. Cette affaire n’a pas posé de difficultés particulières, hormis quelques menaces proférées par des accusés lors des débats. C’est une date clé dans mon parcours de magistrat du parquet : c’était la première fois que l’on jugeait ce type d’affaire avec uniquement des magistrats professionnels. Elle a également bénéficié d’une forte médiatisation.
Dans votre longue carrière, vous avez exercé à Arles, dont le parquet est implanté à Tarascon. Que retenez-vous de cette expérience ?
Sur ce parquet, la délinquance était complètement différente de celle que j’avais connue à Alès, avec notamment la présence de nombreuses personnalités dans les Alpilles. Par exemple, je me suis occupé d’un home-jacking visant un cadre de McDonald’s, avec une agression très violente. Ce fut une affaire complexe, notamment en raison des relations à gérer avec l’ambassade américaine. C’était malgré tout un très beau ressort, avec les Alpilles, la Camargue et la mer à proximité.
En 2023, vous devenez président de la cour d’assises et de la cour criminelle du Gard. En octobre 2025, vous avez présidé le procès en appel de l’affaire Pelicot, très médiatisée au niveau mondial. Comment l’avez-vous vécu ?
Ce n’est certainement pas le procès le plus difficile que j’ai eu à mener dans ma carrière : il n’y avait qu’un seul appelant, donc un seul accusé à gérer.
La difficulté résidait surtout dans la gestion des médias. Je me souviens qu’à l’ouverture du procès, pendant quatre jours, il y avait chaque matin une cinquantaine, voire une soixantaine de photographes devant la salle d’audience, attendant Gisèle Pelicot. À son arrivée, c’était une véritable meute : les flashes crépitaient jusqu’à ce qu’elle s’installe. Avec les jurés et les magistrats, nous attendions, puis à un moment donné, je disais : « Bon, messieurs, ça y est, c’est fini ! » Mais ils ne voulaient pas partir, ils souhaitaient encore des photos de la partie civile. Il y avait donc tout cet aspect médiatique à gérer. En revanche, sur le plan judiciaire, le procès n’a pas posé de difficultés particulières.
Dans quel état est la justice en France, et particulièrement dans le Gard ?
Au niveau national, nous faisons face à une véritable embolie des dossiers criminels. Le garde des Sceaux prépare actuellement une réforme qui semble intéressante pour y remédier. Aujourd’hui, environ 6 000 dossiers criminels sont en attente de jugement au niveau national, dont près de 60 % concentrés dans neuf cours d’appel. Le Gard n’est pas concerné par cette concentration. À ce jour, nous avons approximativement 70 dossiers non audiencés, sans date de jugement. Si cette accumulation perdure, nous risquons de juger des affaires dix ans après les faits, ce qui n’est pas une bonne justice. Cela signifie aussi juger des personnes libres alors qu’elles devraient être détenues. Il est essentiel d’éviter que des criminels dangereux soient libérés faute de pouvoir être jugés dans des délais raisonnables.
La cour d’appel de Nîmes est-elle laxiste ou au contraire sévère ?
La réponse relève davantage des chefs de cour, que je vous invite à solliciter. Je peux simplement dire que, s’agissant de la cour d’assises — qui juge par essence les affaires les plus graves —, celle du Gard se montre sévère lorsque les faits et la personnalité de l’accusé le justifient. Lors des deux dernières sessions, nous avons prononcé une peine de réclusion criminelle à perpétuité, deux peines de vingt ans et deux peines de dix ans. Pour les autres formations pénales, je n’ai pas de légitimité à m’exprimer. En matière de justice pénale, il s’agit de trouver le bon équilibre. Prendre une décision n’est jamais simple, notamment en cour d’assises, juridiction mixte où chaque voix compte. Aujourd’hui, pour condamner quelqu’un, il faut une majorité qualifiée de sept voix sur neuf.
Avez-vous parfois douté, au cours de votre carrière, de prendre la bonne décision ?
Pas souvent. En 40 ans de carrière, cela a pu m’arriver, mais depuis la loi du 15 juin 2000 instaurant l’appel en matière criminelle, une éventuelle erreur d’appréciation peut être corrigée.
Avez-vous ressenti de la culpabilité ?
Non. La décision reste lourde, bien sûr. Il existe des voies de recours — appel, cassation — et des principes juridiques stricts à respecter. Mais je ne culpabilise pas. En revanche, je ne suis jamais parvenu à éviter totalement les passerelles entre vie professionnelle et vie privée. Par exemple, si ma fille ne m’appelle pas à l’heure prévue, je vais immédiatement imaginer qu’il y a un problème grave. Mais dans le cadre professionnel, je vis pleinement mes dossiers, puis je m’en détache mentalement sans difficulté.